Infographie : Tramadol, codéine, médicaments détournés. Une crise sanitaire silencieuse. Les trois responsabilités : le marché clandestin, la détresse sociale, les institutions.

Un comprimé tient dans la paume d'une main. Il ressemble à un médicament ordinaire. Il peut avoir été fabriqué pour soulager une douleur réelle, prescrit dans un cadre médical et utilisé sans incident lorsqu'il est correctement administré.

Mais sorti de ce cadre, détourné, falsifié, surdosé ou mélangé à d'autres substances, le même produit peut entrer dans une économie totalement différente : celle de la dépendance, du trafic et du désespoir.

C'est aujourd'hui l'un des visages les moins discutés de la crise des drogues en Afrique. Et les chiffres empêchent désormais de parler d'un phénomène marginal.

Selon le World Drug Report 2025 de l'ONUDC, près de 90 % de tout le tramadol saisi dans le monde entre 2015 et 2023 l'a été en Afrique de l'Ouest et centrale. En 2023, l'Afrique a également concentré presque toutes les saisies mondiales de codéine rapportées cette année-là.

Nous ne sommes donc plus devant quelques comprimés circulant discrètement dans certains quartiers. Nous sommes devant un marché. Et pour comprendre ce marché, il faut regarder ses trois moteurs.

I. Le marché clandestin : qui met les produits entre les mains des jeunes ?

La première responsabilité se trouve du côté de l'offre.

Le tramadol et la codéine sont des médicaments légitimes. Ce sont des opioïdes utilisés notamment dans la prise en charge de la douleur. Le problème apparaît lorsque ces produits quittent le circuit médical ou lorsque des versions détournées, falsifiées ou fortement dosées alimentent les marchés clandestins. L'OMS rappelle que l'usage non médical ou sans supervision des opioïdes peut entraîner dépendance, difficultés respiratoires et, en cas de surdose, la mort.

L'International Narcotics Control Board décrit une forte progression en Afrique des médicaments pharmaceutiques synthétiques falsifiés et de leur usage non médical. Son rapport 2024 signale que du tramadol peut être obtenu illicitement auprès de certains points de vente pharmaceutiques sans ordonnance et que des saisies effectuées notamment en Égypte, au Ghana et au Nigeria ont révélé des produits présentant des dosages supérieurs à ceux approuvés pour un usage médical.

Le phénomène ne relève donc pas d'un seul « dealer de quartier ». La chaîne peut comprendre : production internationale, trafic transnational, importation clandestine, détournement du circuit pharmaceutique, distribution informelle, consommateur.

L'ONUDC indique d'ailleurs que, malgré le renforcement de certains contrôles, une grande partie du tramadol alimentant les marchés illicites africains continue de provenir d'Asie du Sud.

Par quelles routes ces produits arrivent-ils, qui les distribue et pourquoi peuvent-ils encore atteindre aussi facilement les consommateurs ? Sans réponse à cette question, les campagnes de sensibilisation resteront des rustines posées sur une canalisation ouverte.

II. La demande : quand la souffrance devient un marché

Mais fermer les frontières ne suffira jamais. Car s'il existe une offre, c'est aussi parce qu'il existe une demande. Et c'est ici que la question devient profondément sociale.

L'INCB relève que l'usage non médical du tramadol en Afrique est notamment lié à son coût accessible, à ses effets psychoactifs et à la croyance qu'il permettrait d'augmenter l'endurance et la productivité.

Derrière cette consommation se trouvent des réalités différentes. Le conducteur qui veut travailler plus longtemps. Le travailleur manuel qui veut supporter la fatigue. Le jeune qui cherche l'euphorie. Celui qui veut oublier une situation familiale. Celui qui souffre psychologiquement mais n'a jamais vu un professionnel. Celui qui commence « juste pour essayer ». Puis celui qui découvre qu'arrêter est devenu beaucoup plus difficile qu'il ne l'imaginait.

C'est ici qu'il faut sortir du discours moral. La dépendance n'est pas une faiblesse de caractère. C'est un trouble de santé qui peut nécessiter une prise en charge médicale et psychosociale.

L'OMS estime qu'à l'échelle mondiale, moins de 10 % des personnes ayant besoin d'un traitement contre la dépendance aux opioïdes en bénéficient.

La lutte contre le tramadol ne peut donc pas se réduire à « Arrêtez de consommer. » Il faut aussi demander : « Qu'essayez-vous de supporter lorsque vous consommez ? » Cette question change tout. Parce qu'un État peut saisir dix tonnes de comprimés aujourd'hui. Si la détresse qui crée la demande demeure intacte, un autre produit prendra leur place demain.

III. Les institutions : contrôler, mais aussi soigner

Voici la troisième responsabilité. Et probablement la plus lourde.

Les autorités doivent contrôler les frontières, surveiller les circuits pharmaceutiques, sanctionner les réseaux clandestins, identifier les médicaments falsifiés, faire respecter les règles de prescription et de délivrance.

Mais la répression ne peut représenter toute la politique publique. Car arrêter un vendeur sans traiter un consommateur dépendant ne règle qu'une moitié du problème. Fermer un point de vente sans créer un dispositif de soins ne supprime pas la demande. Confisquer des comprimés sans investir dans la santé mentale, la prévention et les structures d'addictologie revient à combattre le symptôme tout en laissant vivre la maladie.

Les pouvoirs publics doivent mener simultanément trois batailles : prévenir (éducation, campagnes, formation), contrôler (traçabilité, inspection, coopération douanière), soigner (addictologie, santé mentale, réinsertion). Une politique qui ne fait que punir déplace le problème. Une politique qui prévient, contrôle et soigne peut commencer à le résoudre.

Le paradoxe africain : trop d'opioïdes illicites, pas toujours assez de médicaments pour ceux qui souffrent

Il existe une contradiction supplémentaire qu'il faut regarder avec lucidité. La réponse ne peut pas être de diaboliser tous les opioïdes. Ces médicaments ont une utilité médicale réelle. Des patients atteints de douleurs sévères, de cancers ou nécessitant des soins palliatifs ont besoin d'antalgiques correctement prescrits.

Le défi est donc double : empêcher le détournement sans empêcher le soin. La souveraineté sanitaire consiste aussi à savoir garantir le bon médicament, au bon patient, dans la bonne indication, tout en empêchant qu'il alimente un marché clandestin. C'est beaucoup plus difficile qu'une simple interdiction. Mais c'est précisément cela, gouverner.

Ce que les chiffres nous disent

Près de 90 % du tramadol saisi mondialement entre 2015 et 2023 l'a été en Afrique de l'Ouest et centrale. En 2023, les saisies mondiales de tramadol ont représenté environ 39 tonnes, tandis que les saisies de codéine ont dépassé 200 tonnes. L'INCB rappelle que 22 pays africains sur 54 avaient signalé un usage non médical de tramadol entre 2015 et 2019.

Sources : ONUDC World Drug Report 2025, INCB Report 2024, OMS.

Ce que nous ne devons pas faire

Ne pas appeler tous les consommateurs des « drogués ». Ne pas présenter tous les médicaments vendus en Afrique comme falsifiés. Ne pas prétendre que toutes les pharmacies participent au trafic. Ne pas réduire le problème aux frontières. Et surtout, ne pas croire que la honte guérira quelqu'un. La stigmatisation pousse souvent les personnes dépendantes à se cacher. Or une crise invisible devient beaucoup plus difficile à traiter.

Ce que chaque famille peut faire

Parler avant que le problème ne commence. Observer les changements inhabituels de comportement sans transformer immédiatement la maison en tribunal. Ne jamais acheter des médicaments auprès de circuits inconnus. Ne pas mélanger des opioïdes avec de l'alcool ou d'autres produits sédatifs : l'OMS identifie ces associations comme un facteur important de risque de surdose. Et lorsqu'une dépendance est suspectée : chercher de l'aide médicale plutôt que chercher un coupable.

La question aux dirigeants africains

Combien de centres spécialisés existent dans nos pays ? Combien de professionnels sont formés à l'addictologie ? Combien de jeunes dépendants ont accès à des soins ? Combien de cargaisons sont interceptées, et combien passent encore ? Combien de pharmacies ou points de distribution sont réellement contrôlés ? Combien investissons-nous dans la prévention comparé à ce que nous dépensons après la catastrophe ?

Ces chiffres devraient être publics. Parce qu'une crise silencieuse prospère précisément là où les données manquent.

Cette crise ne sera pas vaincue en accusant uniquement les jeunes. Elle ne sera pas vaincue en accusant uniquement les trafiquants. Elle ne sera pas vaincue uniquement par des saisies spectaculaires montrées à la télévision.

Il faut casser les trois maillons en même temps : le marché clandestin qui fournit, la détresse sociale qui crée la demande, et les défaillances institutionnelles qui permettent au phénomène de prospérer.

Notre jeunesse n'a pas besoin qu'on lui dise seulement « Ne prends pas ce comprimé. » Elle a aussi besoin qu'une société soit capable de lui dire : « Si tu souffres, nous pouvons t'aider autrement. »

C'est là que commence une véritable politique de santé publique.

Un médicament sans contrôle peut devenir un piège.
Une jeunesse abandonnée peut devenir son marché.
La santé de nos jeunes ne peut pas être un marché sauvage.

Faites circuler cette chronique.

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