Toute la série : Ép. 1 Qui compte les morts ? · Ép. 2 L'État était-il prêt ? (vous êtes ici) · Ép. 3 (à venir)
Situation documentée au 8 septembre 2026.
Ce que cette enquête établit
Le chiffre de douze décès est utilisé dans cette série comme le bilan provisoire officiellement annoncé le 26 août 2026, et non comme un bilan définitif. La question du décompte humain et des registres relève de l’épisode 1.
Le verdict provisoire tient en trois phrases.
Oui, l’État algérien s’était préparé sur le papier. Des exercices avaient eu lieu, des réunions avaient été organisées et des moyens terrestres et aériens avaient été annoncés.
Oui, les pompiers, les forestiers, les autorités locales et l’armée sont intervenus. Les images, les communiqués et les évacuations le prouvent.
Non, ces deux constats ne permettent pas d’affirmer que la réponse a été suffisamment rapide, correctement dimensionnée et coordonnée lorsque les flammes ont atteint les villages. Pour le savoir, il faut une chronologie opérationnelle que les autorités n’ont pas publiée.
L’absence de cette chronologie n’est pas la preuve que les secours ont abandonné la population. Elle empêche précisément de déterminer ce qui relève d’un phénomène extrême, d’une alerte tardive, d’une évacuation insuffisante, d’une mauvaise allocation des moyens, de routes devenues impraticables ou de conditions météorologiques interdisant les vols.
Ce manque constitue déjà un échec de reddition des comptes. Une administration ne peut pas répondre à la question « Étiez-vous prêts ? » par un inventaire de camions, d’avions et de réunions. Elle doit montrer ce que ces moyens ont fait, où et à quelle heure.
Trois répétitions avant la catastrophe
Dans une enquête publiée le 30 août 2026 à 15 h 46, Twala rapporte que le wali de Jijel avait supervisé, le 5 mai, une simulation d’incendie destinée à tester le plan ORSEC de la wilaya. Selon cette source, la Protection civile, les services forestiers, les forces de sécurité et plusieurs secteurs avaient participé à l’exercice. Le wali avait demandé l’actualisation des modules d’intervention et évoqué deux besoins adaptés au terrain : des ambulances tout-terrain et de meilleurs moyens de communication dans le relief montagneux. L’heure de la simulation n’est pas indiquée dans la publication consultée.
Le même article de Twala rapporte que, le 16 août, soit dix jours avant la journée critique, le chef de la daïra de Jijel avait réuni la commission du plan ORSEC communal. Secours et évacuation, sécurité, santé, communication, énergie, approvisionnement, hébergement, transports, télécommunications et évaluation figuraient parmi les modules examinés. Les responsables devaient mettre leurs données à jour. L’heure de cette réunion n’est pas précisée.
Le 18 août, le directeur général de la Protection civile entamait une visite de travail couvrant Constantine, Mila et Jijel. L’Algérie Presse Service a publié cette information le même jour à 13 heures, en citant un communiqué de la Direction générale de la Protection civile. La mission devait évaluer le niveau de préparation opérationnelle des dispositifs et des équipes spécialisées. Treize heures est l’heure de publication de l’article, pas l’heure établie d’une inspection à Jijel.
Ce calendrier change la nature de la question. La catastrophe n’a pas frappé une wilaya que l’appareil d’État aurait oubliée pendant toute la saison. Jijel avait été testée, réunie puis inspectée.
Il faut donc obtenir les résultats de ces trois opérations.
Quelles défaillances la simulation du 5 mai avait-elle révélées ? Les ambulances tout-terrain demandées ont-elles été acquises ou positionnées ? Les moyens de communication adaptés au relief ont-ils été installés ? Quelles données manquaient encore le 16 août ? L’inspection du 18 août a-t-elle émis des réserves, fixé des corrections ou conclu que le dispositif était prêt ?
Sans les comptes rendus, la préparation reste une déclaration. Un exercice n’est utile que si ses failles sont consignées, corrigées puis contrôlées.
Le risque était connu, l’ampleur exacte ne l’était pas
La saison avait déjà envoyé un avertissement massif. Le 15 juillet, la Protection civile annonçait avoir éteint 913 incendies à travers le pays depuis le 8 juillet. Ce nombre ne prouve pas que la catastrophe de fin août était prévisible dans chaque village. Il montre que le dispositif national avait déjà été soumis à une très forte pression plusieurs semaines auparavant.
Le 22 juin, la Direction générale des forêts avait annoncé un dispositif national renforcé de prévention et de lutte, soutenu par des moyens matériels, logistiques et technologiques ainsi que par une flotte aérienne. Le 24 juin, le ministre de l’Intérieur avait réuni les walis pour évaluer notamment les incendies et relever le niveau de préparation. Le 28 juin, il avait supervisé à Chréa une grande manœuvre de lutte contre les feux. Après la première vague meurtrière de juillet, il avait de nouveau réuni, le 28 juillet, les walis de 18 wilayas, dont celles qui allaient être frappées fin août.
Le secteur de la santé était lui aussi averti du contexte estival. Dans une dépêche publiée le 25 juillet à 20 h 51, l’Algérie Presse Service indiquait que le ministre de la Santé avait présidé une réunion nationale consacrée à l’évaluation des instructions et au renforcement du niveau de préparation du secteur. Cette heure est celle de la publication, non celle établie de la réunion.
Enfin, le 22 août, l’Office national de la météorologie diffusait un bulletin spécial annonçant une vague de chaleur le dimanche 23 et le lundi 24 août, avec des températures pouvant atteindre 49 degrés dans certaines wilayas. Ce bulletin se terminait avant la journée critique du 26 août. Il ne peut donc pas être présenté comme une prévision précise des incendies de mercredi ni de leur heure de propagation. Il confirme cependant que le pays traversait une séquence de chaleur extrême connue des autorités.
Il faut distinguer le risque et l’événement. Le risque d’incendie majeur était connu. La multiplication exacte des foyers, les rafales, la vitesse de propagation et les itinéraires du feu ne l’étaient pas nécessairement. Une enquête sérieuse ne reproche pas à l’État de ne pas avoir prédit l’imprévisible. Elle vérifie s’il avait préparé ses décisions aux scénarios qu’il disait lui-même simuler.
Le 26 août, le seuil local était déjà dépassé
Le 26 août à 13 heures, 37 incendies restaient actifs dans 16 wilayas. Skikda en comptait sept, Jijel et El Tarf cinq chacune, Annaba quatre et Béjaïa trois. Des familles étaient évacuées à Ouled Yahia Khadrouche et à Chekfa, dans la wilaya de Jijel. À El Tarf, des habitations et des espaces de loisirs étaient menacés. Une colonne mobile nationale était envoyée à Aïn Charchar, dans la wilaya de Skikda. Des avions AT-802 et un hélicoptère Mi-26 étaient déjà engagés.
À 21 h 06, l’Algérie Presse Service publiait un communiqué du ministère de l’Intérieur affirmant que les interventions se poursuivaient avec les moyens humains et matériels nécessaires. Mais le communiqué ne précisait ni les heures des premières alertes, ni les lieux d’arrivée des renforts, ni le niveau ORSEC qui coordonnait alors plusieurs wilayas limitrophes.
Dans une dépêche publiée le 27 août à 12 h 17, l’Algérie Presse Service a rapporté une déclaration de la Direction générale de la Protection civile arrêtée à 7 heures : 193 incendies avaient été déclarés depuis le début de la nouvelle vague, 147 étaient éteints et 46 restaient actifs dans treize wilayas. Le jeudi soir, 67 foyers étaient encore actifs, dont 17 à Jijel. Vendredi matin, la Protection civile comptait 174 incendies de végétation et de récoltes sur les vingt-quatre heures précédentes, dont 64 encore actifs dans dix wilayas. Jijel en comptait vingt, Skikda quatorze, El Tarf dix et Béjaïa quatre.
Ces chiffres ne forment pas une série arithmétique simple. Les périodes de comptage changent et de nouveaux départs peuvent apparaître pendant que d’autres sont éteints. Ils établissent cependant une chose : la crise était simultanée, mobile et inter-wilayas. Aucun poste communal ne pouvait, seul, disposer de la vision d’ensemble. Ce décompte national ne permet pas, à lui seul, d’évaluer le délai d’intervention dans une commune de Jijel : il ne donne ni l’heure d’apparition de chaque foyer, ni celle de l’arrivée des secours.
ORSEC : une chaîne de commandement, pas un slogan
La loi algérienne n’utilise pas le mot « alerte » comme une formule vague. La loi n° 24-04 du 26 février 2024 la définit comme la capacité de produire et de diffuser à temps des bulletins permettant aux personnes de se préparer, d’agir et de se protéger. Elle prévoit un dispositif d’alerte à trois niveaux — national, local et par site — ainsi que des simulations destinées à tester les mesures et à préparer les populations.
La même loi maintient cinq échelons ORSEC : communal, wilaya, inter-wilayas, national et sites sensibles. Elle place le sauvetage des personnes, l’hébergement, la santé et la sécurité parmi les priorités de l’intervention. Elle exige aussi que les missions et responsabilités de chaque intervenant soient précisées.
Le décret exécutif n° 19-59 du 2 février 2019 organise la montée en puissance. À l’échelle de la wilaya, le wali déclenche le plan et dirige les opérations depuis un poste de commandement fixe. Le directeur de wilaya de la Protection civile dirige le poste opérationnel sur le terrain, coordonne les interventions et demande les renforts. Le wali rend compte au ministre de l’Intérieur.
Lorsque le sinistre touche simultanément au moins deux wilayas limitrophes, que les moyens d’une wilaya deviennent insuffisants ou que des ressources spécifiques supplémentaires sont nécessaires, le niveau inter-wilayas relève du ministre de l’Intérieur ou d’un wali qu’il désigne. Lorsque plusieurs wilayas sont touchées et que des moyens nationaux sont requis, le niveau national entre en jeu sous la même autorité ministérielle.
Le 26 août, des plans ORSEC de wilaya ont été signalés comme activés à El Eulma, dans la wilaya d’Annaba, et à Skikda. Les incendies majeurs touchaient en même temps une chaîne de wilayas voisines allant de Béjaïa à El Tarf.
Pourtant, dans les communiqués du ministère de l’Intérieur, de la Protection civile et de l’Algérie Presse Service examinés jusqu’au 8 septembre, aucune publication n’indique l’heure de mise en alerte du plan inter-wilayas, son éventuel déclenchement, l’identité de la personne chargée de cette coordination ni le passage éventuel au niveau national.
Cette absence de publication ne prouve pas que ces décisions n’ont pas été prises. Elle empêche de contrôler si elles ont été prises avant ou après que les villages, les routes et les hôpitaux ont été menacés.
La distinction est essentielle. Accuser sans preuve serait irresponsable. Accepter qu’aucune heure ne soit donnée le serait tout autant.
Des moyens annoncés ne sont pas des moyens disponibles à chaque minute
Pour la campagne, la Protection civile avait annoncé plus de 19 000 agents, 704 véhicules et engins de lutte, 65 colonnes mobiles spécialisées, six hélicoptères et douze bombardiers d’eau. L’armée ajoutait, selon le bilan rapporté par Twala, deux avions et six hélicoptères.
Ces moyens sont importants. Mais un inventaire national ne mesure pas la capacité réellement disponible au-dessus d’un village ou au bout d’une piste forestière.
Pour évaluer la réponse, il faut connaître le nombre d’appareils en état de vol, leur base, leur heure de décollage, le nombre de rotations, les points d’écopage ou de remplissage, les temps de trajet, les fronts assignés, les limitations liées au vent et à la fumée, ainsi que les périodes pendant lesquelles les vols ont été suspendus.
Dans une dépêche publiée le 28 août à 20 h 36, l’Algérie Presse Service a rapporté une déclaration du Premier ministre Sifi Ghrieb selon laquelle la situation à Jijel était stable, notamment grâce à la reprise des interventions aériennes après l’amélioration des conditions météorologiques. Vingt heures trente-six est l’heure de publication, pas l’heure établie de la reprise des vols. Cette déclaration confirme que les conditions météorologiques avaient affecté les opérations aériennes. Elle ne donne ni l’heure de leur suspension, ni leur durée, ni les missions annulées, ni les secteurs restés sans appui aérien.
Le mauvais temps peut rendre un vol dangereux ou impossible. Aucun commandant responsable ne doit envoyer un équipage dans des conditions qui condamnent l’appareil. Mais cette contrainte renforce la nécessité d’une stratégie terrestre de remplacement : colonnes prépositionnées, engins de génie, citernes, dégagement des accès, protection des hôpitaux et évacuations anticipées.
Un avion inscrit dans une flotte ne protège pas une maison. Seule une rotation effectuée, à un lieu et à une heure documentés, permet d’évaluer son effet.
À Texenna, un hôpital et un appel public aux engins privés
À Texenna, le feu s’est approché de l’hôpital. Dans un article publié le 28 août à 12 h 04, Twala a documenté un appel diffusé sur les réseaux sociaux demandant aux propriétaires d’engins de travaux publics de venir ouvrir en urgence une bande de terre autour de l’établissement et retirer les broussailles. La publication consultée ne permet pas d’identifier avec certitude l’auteur initial de l’appel, son heure de diffusion ni le nombre d’engins qui y ont répondu.
Cet appel ne prouve pas que l’administration n’a rien fait. Il établit qu’une fonction critique — créer un coupe-feu autour d’un hôpital menacé — faisait encore l’objet d’une recherche publique de moyens privés pendant la crise.
La loi n° 24-04 autorise pourtant l’État, lors d’une catastrophe, à réquisitionner les personnes et les moyens publics ou privés nécessaires. Une question précise se pose donc : une réquisition formelle d’engins a-t-elle été décidée à Texenna ? Si oui, à quelle heure, par quelle autorité et combien d’engins sont arrivés ? Si non, pourquoi la protection d’un établissement sanitaire dépendait-elle d’un appel diffusé en urgence ?
Ce n’est pas un détail. Le scénario du 5 mai avait justement pour objet de tester les besoins simultanés. Le module santé figurait encore parmi ceux réexaminés le 16 août. L’hôpital menacé permet de mesurer si la simulation avait produit un dispositif concret ou seulement une réunion de plus.
Alerter n’est pas publier un communiqué national
La loi prévoit une alerte locale capable d’atteindre les habitants exposés. Un communiqué diffusé à Alger n’est pas nécessairement une alerte reçue à Bordj Tahar, Djemâa Beni Habibi, Chekfa, Ziama Mansouriah ou Ouled Yahia Khadrouche.
Une alerte efficace répond à cinq questions : qui doit partir, de quel secteur, par quel itinéraire, vers quel lieu sûr et avant quelle heure ? Elle doit également tenir compte des personnes âgées, des enfants, des malades, des personnes sans véhicule et des habitants isolés.
Les sources consultées confirment des évacuations dans plusieurs localités. Elles ne permettent pas de reconstituer, quartier par quartier, l’heure de la première alerte, le canal utilisé, l’autorité ayant donné l’ordre, le nombre de personnes concernées ni le délai entre l’alerte et l’arrivée du feu.
Le Monde rapporte que des vents violents et des phénomènes tourbillonnaires ont encerclé des villages et coupé des routes pendant certaines tentatives de fuite. Cette violence peut rendre une évacuation extrêmement difficile même lorsqu’elle a été ordonnée. Elle rend aussi le moment de l’ordre décisif.
Il faut savoir si les populations ont été averties par téléphone, haut-parleur, porte-à-porte, radio, sirène, réseaux sociaux ou bouche-à-oreille. Il faut savoir si les routes d’évacuation avaient été définies pendant les exercices et si leur praticabilité avait été vérifiée. Il faut enfin connaître les localités où les habitants ont fui avant l’ordre, après l’ordre ou sans recevoir d’ordre.
Sans cette carte temporelle, l’État montre des évacuations mais ne démontre pas l’efficacité de son système d’alerte.
Les hôpitaux : la préparation annoncée, la saturation constatée
L’Algérie Presse Service a annoncé le 25 juillet à 20 h 51 la tenue d’une réunion du ministère de la Santé destinée à renforcer la préparation du secteur. Un mois plus tard, Le Monde, dans un article publié le 31 août à 17 h 30 puis modifié à 18 h 56, a rapporté que les établissements de Béjaïa, El Milia, Texenna, Taher et Jijel avaient été rapidement saturés par l’afflux de blessés. L’article ne publie ni taux d’occupation, ni seuil de saturation, ni heure établissement par établissement.
Dans une dépêche publiée le 27 août à 18 h 40, l’Algérie Presse Service a annoncé l’évacuation aérienne vers l’hôpital spécialisé de Zéralda de quatre grands brûlés pris en charge à Souk El Ténine. La dépêche ne donne pas les heures de la demande médicale, du décollage et de l’arrivée.
Le transfert de patients graves vers un centre spécialisé est une décision médicale normale. Il ne prouve pas à lui seul l’échec des hôpitaux locaux. La saturation rapide de plusieurs établissements exige cependant de vérifier le plan d’afflux massif : lits disponibles avant la crise, personnels rappelés, stocks de pansements et d’antalgiques, capacités d’oxygène, ambulances, triage, moyens d’identification et délais de transfert.
Le ministère a ensuite renforcé l’offre médicale. L’Algérie Presse Service a annoncé l’envoi d’une première clinique mobile à Jijel le 30 août à 21 h 33. Une deuxième dépêche, publiée le 31 août à 21 h 18, indiquait que la deuxième clinique était partie dans la soirée vers les zones sinistrées. Une troisième dépêche, publiée le 1er septembre à 18 h 33, annonçait le départ d’une nouvelle clinique vers Jijel. Sauf pour la mention générale du départ de la deuxième clinique dans la soirée, ces horaires sont ceux des publications et non ceux, non fournis, des départs et arrivées. Ces renforts documentent la prise en charge de l’après-catastrophe. Ils ne répondent pas à la question des capacités présentes les 26 et 27 août, lorsque les blessés affluaient.
Là encore, les horaires et les registres sont plus utiles que les déclarations générales. Combien de patients chaque hôpital a-t-il reçus par heure ? À quel moment les seuils de saturation ont-ils été signalés ? Qui a demandé l’évacuation sanitaire vers Zéralda et combien de temps s’est écoulé avant le départ ?
Les pompiers ne sont pas le gouvernement
Confondre la critique du dispositif avec une attaque contre les agents de terrain est une manière commode d’éviter le débat.
Les pompiers ont combattu des dizaines de foyers sous une chaleur extrême, dans la fumée, le relief et des vents violents. Certains ont été blessés. Leur engagement ne tranche pas la question politique et administrative.
La responsabilité d’un agent devant un front de flammes n’est pas celle du responsable qui fixe les effectifs, prépositionne les colonnes, entretient les pistes, organise les communications, déclenche l’ORSEC, répartit les aéronefs ou ordonne l’évacuation.
On peut reconnaître que les secours ont agi et demander si leur chaîne de commandement leur a donné, à temps, les moyens de réussir. Ces deux affirmations ne se contredisent pas.
La bravoure individuelle ne doit pas servir de paravent à l’opacité institutionnelle.
La piste criminelle ne répond pas à la question de la préparation
Les autorités ont insisté sur le caractère criminel de certains départs de feu et annoncé des arrestations. L’examen des causes, des preuves, des procédures judiciaires et des responsabilités pénales relève du troisième épisode de cette série.
Dans celui-ci, une séparation doit être maintenue : la cause d’un départ de feu et la qualité de la réponse sont deux objets distincts.
Même si un incendie est volontaire, l’État reste responsable de la détection, de l’alerte, de l’évacuation, de la coordination et des secours. L’existence d’un incendiaire éventuel n’explique pas à quelle heure un wali a déclenché l’ORSEC, pourquoi une route est restée ouverte ou fermée, quand un avion a décollé, ni comment un hôpital a été protégé.
Inversement, une défaillance des secours ne prouverait pas l’origine criminelle du feu.
Utiliser la piste pénale pour refermer la question opérationnelle serait une diversion. Il faut enquêter sur les deux, séparément, avec des preuves différentes.
Ce qui est établi
Ce qui reste à démontrer
L’heure du premier signalement de chaque foyer devenu meurtrier et l’heure de sa confirmation par les services compétents.
L’heure et le canal de la première alerte adressée aux habitants de chaque localité menacée.
L’heure des ordres d’évacuation, le nombre de personnes visées, les itinéraires prévus et les moyens affectés aux personnes sans véhicule.
L’heure de déclenchement des plans ORSEC communaux et de wilaya à Jijel, Béjaïa, Skikda, Annaba, El Tarf et Tizi Ouzou.
La mise en alerte ou le déclenchement effectif du plan inter-wilayas et du plan national, ainsi que l’identité de leurs directeurs opérationnels.
Les heures de demande, d’acceptation, de départ et d’arrivée des renforts terrestres.
La disponibilité réelle de chaque aéronef, ses rotations, ses secteurs d’intervention et les périodes pendant lesquelles la météo a empêché les vols.
La manière dont les conclusions de la simulation du 5 mai, de la réunion du 16 août et de l’inspection du 18 août ont été appliquées.
La capacité hospitalière disponible avant la crise, l’heure de saturation de chaque établissement et les délais d’évacuation des blessés graves.
L’existence d’une demande d’assistance internationale, d’une offre reçue pendant la phase critique ou d’une décision formelle de ne pas solliciter de renfort étranger.
Ce que nous ne pouvons pas affirmer
Nous ne pouvons pas affirmer que l’État n’avait aucun plan, aucun moyen ou aucune préparation. Les documents disponibles prouvent le contraire.
Nous ne pouvons pas affirmer que tous les moyens annoncés étaient disponibles, positionnés et engagés au moment nécessaire. Les journaux opérationnels ne sont pas publics.
Nous ne pouvons pas attribuer un décès particulier à un retard d’alerte, d’évacuation ou de secours sans reconstituer le cas individuel et sa chronologie.
Nous ne pouvons pas conclure que l’appui aérien aurait pu voler pendant toutes les phases de la crise. Les autorités ont elles-mêmes indiqué que les conditions météorologiques avaient affecté les opérations, sans publier les heures correspondantes.
Nous ne pouvons pas affirmer qu’un appel à des engins privés autour de l’hôpital de Texenna signifie que les services publics étaient absents. Nous pouvons demander pourquoi cette capacité critique était encore recherchée publiquement et si une réquisition avait été ordonnée.
Nous ne pouvons pas affirmer qu’une aide internationale supplémentaire aurait empêché des morts. C’est un scénario contrefactuel. Nous pouvons vérifier si l’option a été évaluée et sur quelles informations la décision a été prise.
Nous ne pouvons pas établir la cause des différents départs de feu à partir de leur simultanéité. Cette question exige des expertises techniques et judiciaires distinctes.
Les documents que l’État doit publier
La réponse ne nécessite pas une nouvelle conférence de presse. Elle nécessite l’ouverture de documents déjà produits par les services publics.
Les autorités doivent publier une chronologie consolidée allant du premier signalement à la levée des principaux dispositifs, avec des heures, des communes et les décisions correspondantes.
Elles doivent rendre accessibles les arrêtés ou ordres de déclenchement et de levée des plans ORSEC, les journaux des postes de commandement fixes et opérationnels, les demandes de renfort et les accusés de réception, ainsi que les rapports transmis des walis au ministère de l’Intérieur.
La Protection civile doit publier, sous une forme respectant la sécurité opérationnelle, les heures de départ et d’arrivée des colonnes, les unités engagées, les secteurs couverts et les difficultés rencontrées.
Les autorités aériennes et militaires doivent fournir le nombre d’appareils disponibles, les journaux de mission, les heures de rotation, les secteurs traités et les interruptions imposées par la météo ou la maintenance. Les informations tactiques réellement sensibles peuvent être occultées ; les heures et les volumes d’intervention ne doivent pas disparaître avec elles.
Les wilayas doivent publier les messages d’alerte, les ordres d’évacuation, les lieux d’accueil, les listes anonymisées des personnes évacuées et les cartes des routes fermées ou recommandées.
Le ministère de la Santé doit fournir les plans d’afflux massif, les capacités en lits et en personnels, les heures de saturation, les transferts interhospitaliers et les demandes de renfort.
Enfin, les rapports de retour d’expérience prévus après la levée des plans ORSEC doivent être rendus publics. Ils doivent dire ce qui a fonctionné, ce qui a échoué et ce qui sera corrigé avant la prochaine vague.
Un rapport expurgé est possible. Une absence totale de rapport public ne l’est pas.
Les questions auxquelles les autorités doivent répondre
À quelle heure le wali de Jijel a-t-il déclenché le plan ORSEC de wilaya ?
À quelle heure le ministre de l’Intérieur a-t-il placé le plan inter-wilayas en alerte, puis décidé de le déclencher ou de ne pas le déclencher ?
Le plan ORSEC national a-t-il été mis en alerte ou activé ? Qui dirigeait la coordination entre Béjaïa, Jijel, Skikda, Annaba et El Tarf ?
Quelles anomalies avaient été relevées lors de l’exercice du 5 mai et de l’inspection du 18 août ? Combien avaient été corrigées avant le 26 août ?
Les ambulances tout-terrain et les moyens de communication adaptés au relief demandés au printemps étaient-ils disponibles ?
Quel système d’alerte locale a été utilisé dans chaque commune ? Combien de personnes ont reçu un message direct avant l’arrivée du feu ?
À quelle heure les évacuations de Ouled Yahia Khadrouche, Chekfa, Djemâa Beni Habibi, Bordj Tahar, Texenna et Ziama Mansouriah ont-elles commencé ?
Qui a demandé des engins privés pour protéger l’hôpital de Texenna ? Une réquisition a-t-elle été signée ?
Combien d’aéronefs étaient en état de vol le 26 août ? À quelles heures les vols ont-ils été suspendus et repris ? Combien de rotations ont été effectuées par zone ?
À quel moment chaque hôpital a-t-il déclaré la saturation de ses capacités et demandé des renforts ?
Une assistance étrangère a-t-elle été proposée ou demandée pendant la phase critique ? Si l’option a été écartée, par qui et pour quel motif opérationnel ?
Quand les rapports ORSEC et le retour d’expérience national seront-ils publiés ?
La préparation ne se mesure pas avant le feu, mais pendant
L’État algérien peut produire des preuves de préparation : une loi récente, des plans ORSEC, une simulation à Jijel, des réunions ministérielles, une inspection, des colonnes mobiles et une flotte aérienne.
Il manque la preuve qui compte le plus : celle du temps.
À quelle heure le danger a-t-il été détecté ? À quelle heure les habitants ont-ils été avertis ? À quelle heure l’évacuation a-t-elle été décidée ? À quelle heure les renforts sont-ils arrivés ? À quelle heure la coordination est-elle passée de la commune à la wilaya, puis à plusieurs wilayas ?
Une catastrophe exceptionnelle peut dépasser un dispositif correctement préparé. Mais lorsqu’un dispositif est dépassé, l’autorité doit le montrer, expliquer à quel moment et publier les décisions prises pour le renforcer. Sans cela, « tous les moyens ont été mobilisés » reste une formule impossible à vérifier.
Publiez les horaires. Ouvrez les journaux d’intervention. Rendez les rapports ORSEC.
Si vous détenez un ordre d’activation, un journal de sortie, un message d’alerte, une carte d’évacuation, un registre hospitalier ou un compte rendu d’exercice, transmettez-le à Afrique en Lutte par le canal sécurisé indiqué sur notre site. La rédaction vérifiera le document et protégera l’identité de la source.
Dans un incendie extrême, quelques minutes séparent un plan rangé dans un dossier d’un dispositif qui sauve des vies.
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Questions posées publiquement. Les questions adressées au ministère de l'Intérieur, à la Protection civile, à la wilaya de Jijel, au ministère de la Défense et au ministère de la Santé sont publiées dans le corps de cet article. Toute réponse officielle sera intégrée dans les épisodes suivants.
Sources (18)
Loi n° 24-04, 26 février 2024 — alerte, ORSEC, réquisition.
Décret n° 19-59, 2 février 2019 — plans ORSEC.
Twala, 30 août 2026 — simulation 5 mai, ORSEC 16 août, activations.
Twala, 28 août 2026 — hôpital Texenna, appel aux engins.
APS, 18 août — inspection DGPC. APS, 15 juillet — 913 incendies.
APS, 27 août — 193 incendies. APS, 26 août — 37 feux actifs.
Le Monde, 31 août — saturation hospitalière, vents violents.
Min. Intérieur, 24 juin — réunion walis. 28 juin — manœuvre Chréa.
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