Comment la RDC peut-elle fournir 73 % du cobalt mondial tout en restant dans une situation de forte vulnérabilité économique ? Nous avons suivi la ressource, l'argent, les acteurs et les rapports de force.
Avant de commencer
Cette enquête ne part pas d'une conclusion. Elle part d'une question : comment la République démocratique du Congo peut-elle fournir l'une des ressources les plus stratégiques de l'économie mondiale tout en restant dans une situation de forte vulnérabilité économique et sociale ?
Nous allons suivre le cobalt depuis le sous-sol congolais jusqu'aux chaînes industrielles mondiales. Nous regarderons Kinshasa, les entreprises chinoises, les groupes occidentaux, les acheteurs internationaux, les raffineries, les contrats, les recettes publiques et les populations minières.
Qui gagne réellement dans cette histoire ?
Chapitre 1
Pendant longtemps, le cobalt était presque invisible pour le grand public. Aujourd'hui, il est devenu un actif stratégique de la transition énergétique. Il intervient notamment dans certaines batteries lithium-ion et dans diverses applications électroniques.
Fait vérifié
La RDC représente environ 73 % de la production minière mondiale de cobalt en 2025 selon l'USGS ; la CNUCED donne une estimation de 74 %.
Sources : USGS MCS 2026 · CNUCED, juin 2026
Mais voici le premier paradoxe : le pays qui extrait le minerai ne contrôle pas nécessairement l'étape qui crée le plus de valeur.
Extraction vs. Raffinage du cobalt mondial
Sources : USGS 2026, IEA Global EV Outlook 2025
L'Agence internationale de l'énergie estime qu'en 2024 la RDC représentait près des deux tiers de l'extraction mondiale de cobalt, tandis que la Chine assurait environ les trois quarts du raffinage mondial. C'est ici que commence véritablement notre enquête.
Chapitre 2
Pour comprendre le cobalt congolais, il faut abandonner une idée trop simple : « les Chinois exploitent le Congo. » La réalité est beaucoup plus complexe. La Chine est aujourd'hui un acteur dominant, mais elle n'est pas seule. Le véritable sujet est celui de la répartition de la propriété, du financement, de la transformation et de l'accès au marché.
Tenke Fungurume Mining — TFM
Le groupe chinois CMOC détient 80 % de TFM ; la société publique congolaise Gécamines détient 20 %. CMOC a acquis sa position de contrôle au terme de transactions réalisées en 2016 et 2017.
Kisanfu — KFM
CMOC détient 71,25 %, CATL (géant chinois des batteries) 23,75 %, et l'État congolais 5 %.
Source : Tearline
Le minerai est congolais. Les capitaux, les technologies, les investisseurs et une partie importante de la transformation sont internationaux. Est-ce anormal ? Pas nécessairement. Mais cela pose une question fondamentale :
Dans une chaîne de valeur internationale, où se situe réellement le pouvoir ?
Chapitre 3
La Chine a fait quelque chose que beaucoup de pays africains n'ont pas suffisamment réussi à faire : elle a construit une industrie autour des minerais qu'elle ne possède pas nécessairement en quantité suffisante sur son territoire. Elle achète, finance, transforme, raffine et intègre les minerais dans une industrie manufacturière beaucoup plus large.
La question n'est pas de savoir si la Chine est « bonne » ou « mauvaise ». Elle défend ses intérêts. Comme les États-Unis. Comme l'Europe. Comme n'importe quelle puissance économique.
Pourquoi les autres puissances arrivent-elles avec une stratégie industrielle, alors que nous arrivons encore trop souvent avec une stratégie d'exportation ?
Mais ne transformons pas la Chine en bouc émissaire unique. Glencore, groupe minier suisse, est également un acteur majeur à travers Kamoto Copper Company (KCC) et Mutanda Mining, avec 36 100 tonnes de cobalt produites en 2025.
Fait vérifié
La RDC n'est pas seulement face à la Chine. Elle se trouve au croisement d'intérêts chinois, européens, américains, africains et industriels mondiaux.
Ce n'est pas une guerre pour aider le Congo. C'est une compétition pour sécuriser une ressource stratégique. Le Congo doit apprendre à négocier dans cette compétition.
Chapitre 4
C'est probablement la question la plus inconfortable. Parce que l'on peut dénoncer les puissances étrangères pendant des décennies. Mais il faut également regarder les dirigeants africains dans les yeux.
La RDC détient ses propres institutions, ses autorités minières et sa société publique Gécamines. Elle dispose d'un Code minier, d'un système fiscal et de mécanismes de contrôle. Alors pourquoi le rapport de force reste-t-il si difficile à inverser ?
Données ITIE-RDC — 2023
Production de cobalt : ~140 000 tonnes, valeur de production : ~5,1 milliards de dollars. Le secteur minier représentait environ 5,61 milliards de dollars de revenus publics et autres flux déclarés.
Source : ITIE-RDC
Le cobalt n'est pas une petite affaire minière. C'est un secteur capable d'avoir un impact macroéconomique majeur. Une question devient incontournable :
La richesse générée est-elle transformée en écoles, santé, infrastructures, industrie, recherche et emplois suffisamment nombreux pour justifier le coût environnemental et social de l'extraction ?
Chapitre 5
Fait vérifié — Nature Communications, 30 juillet 2026
Plus de 95 % de la production congolaise de cobalt est encore exportée sous forme d'hydroxyde de cobalt brut. La transformation locale reste limitée, en raison notamment de contraintes d'électricité et de faiblesses d'application des règles.
Du sous-sol congolais au produit fini : la chaîne de valeur
Le cadre doré indique l'étape où se concentre la valeur ajoutée.
Le Congo possède la mine. Mais d'autres possèdent davantage du raffinage. Et d'autres encore contrôlent les étapes industrielles ultérieures.
La ressource est africaine. La chaîne de valeur est mondiale. Le pouvoir se trouve surtout là où se concentre la transformation.
Chapitre 6
Une enquête sérieuse ne peut pas parler du cobalt uniquement en tonnes et en milliards. Il faut aussi parler de ceux qui vivent autour des mines.
Documentation — Amnesty International / IBGDH
Des expulsions forcées et de graves atteintes aux droits humains liées à l'expansion de certaines mines industrielles ont été documentées : violences, incendies, agressions et déplacements de communautés.
Source : Amnesty International, sept. 2023
Cela ne signifie pas que toutes les entreprises minières commettent les mêmes abus. Glencore souligne que KCC et Mutanda ont obtenu en 2025 la certification Copper Mark, après des évaluations portant notamment sur l'environnement, le social et la gouvernance.
Voilà exactement pourquoi une enquête doit montrer les deux côtés. Les entreprises peuvent produire des données ESG et obtenir des certifications. Les ONG peuvent documenter des abus. L'État peut publier des recettes. Les populations peuvent raconter une autre réalité. Notre travail consiste à confronter ces récits.
Chapitre 7
C'est ici que notre enquête rencontre le dossier qui a récemment fait beaucoup parler.
Étude scientifique — Nature Communications, 30 juillet 2026
Les chercheurs Ryan A. Manzuk et Sébastien Philippe estiment que, entre 2000 et 2024, environ 2 000 à 5 000 tonnes d'uranium naturel pourraient avoir été exportées avec des cargaisons d'hydroxyde de cobalt, tandis que 1 000 à 4 000 tonnes supplémentaires auraient pu se retrouver dans des résidus miniers.
Moins de 10 % de cette matière aurait été déclarée et soumise aux mécanismes internationaux de contrôle. Environ 65 % aurait été destiné à des entreprises chinoises.
Mais attention. Voici ce que l'étude ne dit pas : elle ne démontre pas qu'un gouvernement ou une entreprise a délibérément organisé un trafic clandestin d'uranium. Elle présente des estimations scientifiques de flux de matière dérivés des données géologiques, géochimiques, commerciales et minières. La nuance est capitale.
En revanche, l'étude révèle un problème très sérieux de traçabilité, de contrôle radiologique, de protection des travailleurs, d'environnement et de comptabilité nucléaire.
Comment une chaîne d'approvisionnement aussi stratégique peut-elle transporter potentiellement des milliers de tonnes d'uranium sans que celui-ci soit systématiquement identifié, comptabilisé et contrôlé ?
Chapitre 8
Fait vérifié — USGS 2026
En 2025, la RDC a temporairement suspendu les exportations de cobalt puis mis en place des quotas : 96 600 tonnes de cobalt contenu par an pour 2026–2027, dont 9 600 tonnes de quota stratégique.
Le signal est important. Pour la première fois depuis longtemps, le premier producteur mondial utilise explicitement sa position dominante comme instrument de politique industrielle. L'AIE note que cette politique a créé un déficit potentiel de l'offre mondiale.
Le Congo commence à comprendre qu'il possède un pouvoir de négociation. Mais le quota ne suffit pas. Car contrôler les volumes n'est pas la même chose que contrôler la valeur.
La Chine possède la capacité industrielle. L'Europe cherche à sécuriser ses approvisionnements. Les États-Unis veulent réduire certaines dépendances stratégiques. Les fabricants de batteries ont besoin de cobalt. Tous ces acteurs ont une stratégie.
La question est : quelle est la stratégie africaine ?
La RDC domine très largement l'extraction mondiale du cobalt (~73 %). USGS 2026
La Chine domine très largement le raffinage du cobalt (~75 %). IEA 2025
Des groupes chinois (CMOC, CATL) contrôlent des actifs majeurs du cobalt congolais, notamment TFM et KFM. CMOC, Tearline
Des groupes occidentaux majeurs, notamment Glencore, restent profondément présents dans le secteur. Glencore 2025
La RDC a décidé d'utiliser des quotas d'exportation pour renforcer son pouvoir sur le marché. USGS 2026
Une étude scientifique alerte sur 2 000 à 5 000 tonnes d'uranium potentiellement exportées dans le cobalt entre 2000 et 2024. Nature Communications
Des organisations de défense des droits humains ont documenté des atteintes graves liées à certaines expansions minières. Amnesty International
Nous ne pouvons pas affirmer que la Chine a organisé un système clandestin d'exportation d'uranium. Nous ne pouvons pas affirmer que tous les minerais extraits sont détournés. Nous ne pouvons pas affirmer que toutes les entreprises violent les droits des communautés. Nous ne pouvons pas présenter les estimations sur l'uranium comme une preuve de trafic volontaire.
Mais nous pouvons affirmer que les chaînes de valeur sont extrêmement concentrées, que la transparence et la traçabilité restent des enjeux majeurs, et que la capacité de l'État congolais à capturer davantage de valeur reste un enjeu central.
La souveraineté ne consiste pas à posséder le minerai sous nos pieds. Elle consiste à posséder les compétences, les technologies, les capitaux, les usines, les données, les brevets et les entreprises capables de transformer ce minerai en puissance économique.
La Chine l'a compris. L'Europe l'a compris. Les États-Unis l'ont compris.
Le véritable scandale ne serait pas que le monde convoite le cobalt congolais. Le véritable scandale serait que nous continuions à le lui vendre sans avoir décidé de ce que nous voulons construire avec.
Nature Communications — Manzuk R.A. & Philippe S., Uranium in cobalt-hydroxide exports from the Democratic Republic of the Congo, 30 juillet 2026. Lire
USGS — Mineral Commodity Summaries 2026, cobalt. Lire
Agence internationale de l'énergie (IEA) — Global EV Outlook 2025, batteries et raffinage. Lire
IEA — Global Critical Minerals Outlook 2026, concentration et quotas. Lire
CNUCED — Mise à jour sur le commerce mondial, juin 2026. Lire
ITIE-RDC — Données production et revenus miniers 2023. Lire
CMOC Group — Participations TFM et KFM. Lire
AidData / William & Mary — Financement chinois de TFM. Lire
IRMA — Audit Tenke Fungurume Mining. Lire
Glencore — Production Report 2025. Lire
Amnesty International / IBGDH — Droits humains et mines de cobalt-cuivre en RDC. Lire
Glencore DRC — Certification Copper Mark KCC / Mutanda. Lire
Tearline — Expansion des mines chinoises dans le Lualaba. Lire
Note méthodologique. Cette enquête repose exclusivement sur des sources primaires vérifiables : études scientifiques à comité de lecture, données gouvernementales, rapports d'institutions internationales, documents d'entreprises et travaux d'organisations de défense des droits humains. Les estimations concernant l'uranium sont celles des chercheurs et sont présentées comme telles — nous distinguons les faits vérifiés, les estimations scientifiques et nos analyses éditoriales. L'Afrique en Lutte n'a pas de correspondant sur le terrain au Katanga. Notre valeur ajoutée est le décryptage analytique des mécanismes de pouvoir à partir de ces sources. La vérité ne se déclare pas. Elle s'enquête.