Dans les deux premiers épisodes de cette série, nous avons documenté l'accord entre les États-Unis et le Liberia, puis examiné le cadre juridique des expulsions vers des pays tiers.
Mais le Liberia n'est pas seul. Au moins six pays africains sont aujourd'hui impliqués, à des degrés divers, dans le dispositif d'expulsions américain. Les montants varient. Les justifications officielles diffèrent. Les niveaux de transparence sont inégaux. Mais le mécanisme structurel reste comparable : des accords bilatéraux, souvent opaques, adossés à des financements, dans un contexte de pression diplomatique forte.
Cet épisode examine chaque pays, ce qui est documenté, ce qui reste flou, et ce que nous ne pouvons pas encore affirmer.
1. Rwanda : 7,5 millions de dollars et un précédent qui interroge
Le Rwanda est le premier pays africain à avoir été publiquement associé au dispositif d'expulsions vers des pays tiers sous l'administration Trump.
Un rapport sénatorial américain a documenté un paiement de 7,5 millions de dollars au gouvernement rwandais dans le cadre de cet arrangement. Le dispositif prévoyait l'accueil de jusqu'à 250 personnes. Les 7 premières sont arrivées début 2026.
Le chiffre de « 1,1 million de dollars par personne » a circulé dans la presse, obtenu par simple division du montant total par le nombre de personnes initialement arrivées. Mais cette arithmétique est trompeuse : le paiement couvre un dispositif structurel sur un plafond de 250 places, pas un tarif unitaire par personne débarquée.
Le Rwanda de Paul Kagame n'est pas un acteur naïf dans ces négociations. Le pays avait déjà conclu un accord similaire avec le Royaume-Uni pour la relocalisation de demandeurs d'asile, un dispositif qui a fait l'objet d'une longue bataille judiciaire devant les tribunaux britanniques.
Le Rwanda apparaît donc comme un partenaire expérimenté de l'externalisation migratoire. La question n'est plus seulement : « Combien ? » C'est : « Comment un pays africain en vient-il à se spécialiser dans l'accueil de personnes dont d'autres États ne veulent plus ? »
2. Guinée équatoriale : 7,5 millions de dollars et un régime sous surveillance
La Guinée équatoriale a reçu un paiement de 7,5 millions de dollars dans le cadre d'un accord comparable. 29 personnes y ont été expulsées dès le 31 janvier 2026, et environ 40 autres auraient suivi en août.
Ce choix de destination soulève des questions immédiates. La Guinée équatoriale est dirigée par Teodoro Obiang Nguema Mbasogo depuis 1979, ce qui en fait l'un des plus longs règnes au monde. Le pays est régulièrement critiqué par les organisations internationales pour des violations des droits humains, des restrictions à la liberté d'expression et des conditions carcérales jugées préoccupantes.
Envoyer des personnes expulsées vers un pays présentant un tel profil en matière de droits humains pose la question directe du respect du principe de non-refoulement, analysé dans l'épisode 2 de cette série.
3. Eswatini : 5,1 millions de dollars et la transparence par accident
L'Eswatini (anciennement Swaziland) a confirmé publiquement sa participation au dispositif. Le ministre des Finances a déclaré que le pays avait reçu 5,1 millions de dollars des États-Unis pour accueillir des personnes expulsées.
15 personnes sont arrivées dès le 31 janvier 2026, avec un plafond fixé à 160.
L'Eswatini est la dernière monarchie absolue d'Afrique. Le roi Mswati III concentre les pouvoirs exécutif, législatif et judiciaire. Les partis politiques sont interdits. Les manifestations pro-démocratie de 2021 ont été violemment réprimées.
Ici, la transparence n'est venue que de la confirmation financière publique du ministre. Le contenu détaillé de l'accord, les conditions d'accueil et le statut juridique des personnes transférées n'ont pas fait l'objet d'un débat public.
4. Liberia : 1 200 places et un démenti partiel
Nous avons documenté en détail l'accord libérien dans l'épisode 1. Pour mémoire : 1 200 places sur 12 mois, 5 millions de dollars pour la gestion migratoire, notes diplomatiques de septembre 2025, clause de confidentialité.
Le gouvernement libérien a adopté une position publique ambiguë : il a reconnu l'accord de coopération migratoire mais a nié recevoir une « compensation » en échange de l'accueil des expulsés. Le financement de 5 millions de dollars est présenté comme relevant de la coopération migratoire, pas comme un paiement transactionnel.
Cette distinction de vocabulaire est révélatrice. Elle illustre la manière dont certains gouvernements tentent de séparer publiquement l'accord financier de l'accord d'accueil, alors que les deux sont contractuellement liés.
5. Ghana : participation sans paiement déclaré
Le Ghana a accepté de recevoir des personnes expulsées des États-Unis. Mais à la différence des autres pays documentés dans cette enquête, le gouvernement ghanéen a publiquement affirmé n'avoir reçu aucun avantage financier ou matériel en échange de sa participation.
Si cette affirmation est exacte, le Ghana représente un cas distinct : une participation fondée sur la coopération diplomatique plutôt que sur un accord financier explicite. Mais cela soulève d'autres questions : quelles pressions diplomatiques ont été exercées ? Quelles conséquences le Ghana risquerait-il en cas de refus ? Existe-t-il des contreparties non financières (accès commercial, visas, aide au développement) qui ne sont pas comptabilisées comme « paiement » ?
6. République centrafricaine : 85 millions de dollars et une confusion à éviter
La République centrafricaine (RCA) a été signalée comme un pays participant au dispositif d'expulsions. Mais la situation y est différente et exige une précision importante.
Un montant de 85 millions de dollars a été mentionné dans le contexte centrafricain. Mais ces fonds sont versés à l'Organisation internationale pour les migrations (OIM), pas directement au gouvernement centrafricain. L'OIM opère dans de nombreux pays et finance des programmes de gestion migratoire, de retour volontaire, de réintégration et d'assistance humanitaire.
Présenter les 85 millions de dollars comme « le prix payé à la RCA pour accueillir des expulsés américains » serait factuellement inexact. Ces fonds transitent par une organisation internationale et financent des programmes plus larges que le seul accueil des personnes expulsées des États-Unis.
Cela ne signifie pas que la RCA n'est pas impliquée dans le dispositif. Cela signifie que le mécanisme financier y est différent et ne peut pas être comparé directement aux paiements gouvernementaux documentés pour le Rwanda, la Guinée équatoriale ou l'Eswatini.
Le mécanisme commun
Malgré les différences entre ces six pays, un schéma structurel se dessine. Des accords bilatéraux sont conclus entre les États-Unis et des gouvernements africains. Ces accords prévoient l'accueil de personnes expulsées, y compris des ressortissants d'autres nationalités. Des financements accompagnent ces accords, présentés comme « coopération migratoire » ou « gestion des flux ». Les accords comportent généralement des clauses de confidentialité. Le débat parlementaire et public est absent ou minimal dans les pays concernés.
Ce n'est pas un accord isolé. C'est un réseau d'accords. Et chaque nouveau pays qui accepte renforce la viabilité du dispositif pour les suivants.
Ce que l'argent révèle
Les montants documentés permettent une première comparaison. Rwanda : 7,5 M$ pour 250 places. Guinée équatoriale : 7,5 M$ pour un nombre encore limité. Eswatini : 5,1 M$ pour 160 places. Liberia : 5 M$ pour 1 200 places.
Ces chiffres ne reflètent pas un « tarif par personne ». Ils reflètent le prix politique et logistique que chaque pays a négocié pour accepter un rôle dans le dispositif. Le Liberia, avec le plafond le plus élevé et le montant parmi les plus bas, semble avoir obtenu les conditions les moins favorables.
Ce qui manque dans chaque cas
Pour chacun de ces six pays, des questions fondamentales restent sans réponse. Comment l'argent est-il utilisé ? Quelles structures d'accueil existent réellement ? Quel statut juridique ont les personnes une fois arrivées ? Peuvent-elles travailler, circuler, repartir ? Existe-t-il un suivi indépendant de leurs conditions ? Que se passe-t-il si une personne souhaite contester son transfert une fois sur place ?
Ce que les gouvernements africains ne disent pas
Aucun des six gouvernements n'a organisé de débat public préalable sur ces accords. Aucun n'a soumis l'accord à un vote parlementaire connu. Aucun n'a publié une évaluation d'impact sur les droits humains.
Le Ghana nie avoir reçu de l'argent. Le Liberia nie que l'argent constitue une compensation. Le Rwanda présente son rôle comme un partenariat. La Guinée équatoriale n'a pas commenté publiquement les préoccupations relatives aux droits humains.
L'opacité n'est pas un accident. Elle est un élément structurel de ces accords.
La question aux citoyens africains
Avez-vous été consultés ? Vos représentants ont-ils été informés ? Savez-vous combien votre pays a reçu et comment cet argent a été utilisé ? Connaissez-vous le statut juridique des personnes arrivées sur votre territoire ?
Si la réponse à ces questions est « non », alors ces accords n'ont pas seulement un problème de légalité. Ils ont un problème de légitimité.
Tableau récapitulatif
| Pays | Personnes / plafond | Argent documenté | Ce que nous pouvons affirmer |
|---|---|---|---|
| Rwanda | jusqu'à 250 ; 7 arrivées initiales | 7,5 M$ | Paiement gouvernemental documenté dans le cadre du dispositif ; pas un tarif de 1,1 M$ par personne |
| Guinée équatoriale | 29 au 31 janv. ; env. 40 en août | 7,5 M$ | Paiement documenté ; utilisation détaillée insuffisamment transparente |
| Eswatini | jusqu'à 160 ; 15 au 31 janv. | 5,1 M$ | Paiement confirmé publiquement par le ministre des Finances |
| Liberia | jusqu'à 1 200 | 5 M$ | Monrovia nie toute compensation ; financement migratoire confirmé |
| Ghana | nombre limité, évolutif | aucun paiement établi | Gouvernement affirme n'avoir reçu aucun avantage financier |
| RCA | plafond incertain | pas de paiement direct établi | 85 M$ à l'OIM existent mais ne doivent pas être présentés comme prix des expulsés |
Ce n'est plus un incident diplomatique. C'est un système.
Six pays. Des dizaines de millions de dollars. Des centaines de personnes. Et dans chaque cas, les mêmes absences : transparence, consultation, débat, contrôle.
Prochain épisode : qui sont les personnes à bord de ces avions ?
Sources
Rapport sénatorial américain — paiement au Rwanda.
ProPublica, The Intercept, The New Republic — accords bilatéraux, montants, plafonds.
Déclaration du ministre des Finances de l'Eswatini.
Front Page Africa — position du gouvernement libérien.
Gouvernement du Ghana — déclaration publique.
OIM — programmes en RCA, financement américain.
Reuters, AP — arrivées documentées.
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