Niger. France. Chine. Russie. Orano. Rosatom. CNNC. Contrats. Stocks. Exportations. Souveraineté.
Le débat autour de l'uranium africain est souvent enfermé dans une opposition simpliste : d'un côté, une ancienne puissance coloniale qui chercherait à conserver ses privilèges ; de l'autre, des régimes africains qui voudraient enfin récupérer le contrôle de leurs ressources.
La réalité est plus complexe. Et c'est précisément cette complexité que nous voulons examiner.
Car l'uranium n'est pas un minerai comme les autres. Il alimente une industrie énergétique stratégique, une chaîne nucléaire hautement réglementée et, indirectement, des enjeux de puissance, de sécurité et d'indépendance énergétique.
Nous examinons les faits, les sources primaires et les positions de chaque acteur. Nous distinguons ce que les faits établissent de ce qu'ils ne permettent pas d'affirmer.
Le récit populaire présente souvent le Niger comme une puissance mondiale incontournable de l'uranium. Il faut remettre les chiffres à leur place.
Le Niger a produit environ 962 tonnes d'uranium en 2024, contre 23 270 tonnes pour le Kazakhstan, 14 309 tonnes pour le Canada et 7 333 tonnes pour la Namibie. Le Niger représentait donc environ 1,6 % de la production minière mondiale.
Le Niger reste néanmoins stratégique : la qualité de certains de ses gisements, son histoire minière, ses réserves, et la place historique occupée par le groupe français Orano dans son industrie nucléaire.
Le Niger n'est pas le principal fournisseur mondial d'uranium. Mais son uranium est politiquement beaucoup plus important que son seul poids statistique.
La SOMAÏR a été créée en 1968 et a commencé sa production en 1971. Pendant des décennies, Orano — anciennement Areva — a été l'acteur français central de l'exploitation de l'uranium au Niger.
Orano : 63,4 % du capital de la SOMAÏR. État nigérien (via Sopamin) : 36,6 %. Orano était l'opérateur.
Ce modèle a longtemps fonctionné. Puis le coup d'État de juillet 2023 a profondément détérioré les relations entre Niamey et Paris. La question minière est progressivement devenue une question de souveraineté.
En juin 2025, le gouvernement nigérien a annoncé la nationalisation de la SOMAÏR. Niamey reprochait notamment à Orano son comportement jugé injuste et estimait que la société française avait bénéficié d'une part excessive de la production historique.
Le modèle historique devait être rééquilibré et les ressources minières devaient davantage profiter au Niger.
L'État nigérien aurait violé les accords existants et interféré dans la gouvernance de la société ; le groupe réclame la protection de ses droits et une compensation.
Ce différend n'est pas simplement un affrontement idéologique. C'est aussi un contentieux juridique, financier et industriel.
Après le conflit avec Orano, la question devient : la reprise du contrôle national produit-elle déjà de meilleurs résultats pour le Niger ?
Les difficultés financières de la SOMAÏR ont atteint un niveau tel que la société devait suspendre temporairement ses activités. Les exportations étaient bloquées depuis la crise de 2023 et Sopamin n'avait pas honoré ses obligations financières pendant quinze mois.
En décembre 2024, Orano a annoncé avoir perdu le contrôle opérationnel de la SOMAÏR.
Reprendre le contrôle juridique d'une ressource ne signifie pas automatiquement maîtriser une industrie. Il faut des capitaux, des ingénieurs, des équipements, des débouchés, des infrastructures et une capacité à vendre la production.
La souveraineté minière commence par la propriété. Elle ne s'arrête pas à la propriété.
Les centrales européennes ont reçu en 2025 seulement 33 tonnes d'uranium naturel provenant du Niger, soit 0,23 % des 14 678 tonnes livrées aux utilities européennes.
Le Canada représentait 36,68 %, le Kazakhstan 20,31 %, la Russie 15,98 %, l'Ouzbékistan 10,37 % et la Namibie 5,74 %.
La France et l'Europe ont déjà commencé à diversifier leurs approvisionnements. Le Niger n'est plus dans une situation où l'Europe serait entièrement dépendante de son uranium.
Orano lui-même explique que l'approvisionnement nucléaire français n'est pas menacé à court terme et que le groupe cherche d'autres sources, notamment en Mongolie, en Namibie et en Ouzbékistan.
En 2026, la relation de dépendance n'est plus ce qu'elle était. L'enjeu dépasse le volume actuel — il est politique, symbolique et stratégique.
Le projet d'Azelik, exploité à travers Somina, est associé à CNNC. Mais les données disponibles indiquent que le projet reste en care and maintenance et n'a pas repris une production normale ; le rapport annuel 2025 de CNNC International indique que Somina continue de souffrir de graves problèmes de trésorerie.
La Chine ne possède pas aujourd'hui une machine nigérienne d'uranium opérationnelle prête à remplacer Orano. Mais son intérêt stratégique ne doit pas être sous-estimé.
En septembre 2025, le ministre nigérien des Mines annonçait à Moscou la volonté de travailler avec Rosatom sur le développement des réserves d'uranium et proposait une coopération pour deux réacteurs nucléaires de 2 000 MW.
Aucune vente confirmée n'établit que Rosatom a effectivement acheté le stock d'uranium d'Arlit. Rosatom a explicitement démenti. L'Institut des Sciences Stratégiques distingue les discussions sur de futurs projets miniers de la question du stock historique.
Une enquête sérieuse ne transforme pas une rumeur géopolitique en fait.
Orano a déclaré en 2025 qu'environ 1 500 tonnes d'uranium étaient stockées sur le site de la SOMAÏR à Arlit.
En septembre 2025, un tribunal arbitral constitué sous l'égide du CIRDI a ordonné au Niger de ne pas vendre, céder ou faciliter le transfert à des tiers de l'uranium concerné pendant la procédure.
Le Niger revendique sa souveraineté sur sa ressource. Mais son stock est pris dans un conflit juridique international qui limite sa capacité à en disposer librement.
Voilà la différence entre posséder une ressource et être capable de l'utiliser comme un véritable instrument de puissance.
La Namibie est particulièrement intéressante parce que la Chine y est déjà profondément implantée, notamment avec la mine Husab exploitée par CGN et la participation de CNNC dans Rössing.
Réduire la question de l'uranium africain à « France contre Niger » serait une erreur. Nous assistons à une recomposition beaucoup plus vaste.
Il est confortable de raconter uniquement l'histoire des puissances étrangères qui viennent chercher nos ressources. Mais qui signe les contrats ? Des responsables africains. Qui délivre les permis ? Des institutions africaines. Qui définit les régimes fiscaux ? Des gouvernements africains.
L'Afrique ne peut pas demander au monde de respecter ses ressources tout en refusant de construire les institutions nécessaires pour les défendre.
La France a défendu ses intérêts. La Chine défend les siens. La Russie défend les siens. L'Europe sécurise ses approvisionnements.
Pourquoi l'Afrique devrait-elle être la seule à ne pas avoir une stratégie ?
Le Niger a produit ~1,6 % de l'uranium mondial en 2024. WNA
Orano a été nationalisé ; le contentieux est devant le CIRDI. Reuters
Le Niger ne représentait que 0,23 % des livraisons d'uranium aux utilities européennes en 2025. Euratom
~1 500 tonnes de stock sont bloquées à Arlit par une ordonnance du CIRDI. Reuters
La Russie cherche ouvertement une coopération nucléaire avec le Niger. Reuters
La Chine est profondément implantée dans l'uranium namibien (Husab, Rössing). OCDE/NEA
Nous ne pouvons pas affirmer que la Russie a acheté le stock d'Arlit. Rosatom le nie.
Nous ne pouvons pas affirmer que la Chine a « remplacé la France » au Niger.
Nous ne pouvons pas dire que la nationalisation est déjà une réussite économique.
Nous ne pouvons pas conclure que la présence française était uniquement motivée par le pillage ou, inversement, que les accords historiques étaient nécessairement équitables.
La véritable question n'est pas « la France nous a-t-elle exploités ? ». La question est trop petite.
Pourquoi l'Afrique accepte-t-elle encore d'être principalement le lieu où l'on extrait, plutôt que le lieu où l'on transforme, maîtrise et décide ?
Passer de Paris à Moscou ou de Paris à Pékin ne constitue pas automatiquement une libération. La dépendance reste la dépendance, même lorsque le drapeau du partenaire change.
Qui gagne réellement avec le pétrole et le gaz africains ? Pourquoi les pays producteurs restent-ils confrontés à la pauvreté et aux pénuries d'énergie ?
Cette enquête repose exclusivement sur des sources primaires vérifiables. Afrique en Lutte distingue les faits vérifiés, les estimations et les analyses éditoriales. Nous présentons systématiquement les positions des différentes parties.