Cacao ivoirien : le vrai problème n'est peut-être pas dans les entrepôts. Transparence, données fiables, financement. Série Cacao, valeur et souveraineté économique.
Un stock peut être une richesse. Immobilisé, il devient une crise de trésorerie. Visuel : Afrique en Lutte

Les faits

En Côte d'Ivoire, le Conseil du Café-Cacao a annoncé la clôture de l'opération exceptionnelle destinée à résorber les stocks résiduels de la campagne principale : 100 000 tonnes de cacao, évaluées à environ 280 milliards de FCFA (prix de référence : 2 800 FCFA/kg). Le 11 août 2026, sept organisations professionnelles agricoles ont réclamé davantage de transparence, affirmant que plus de 20 000 tonnes inventoriées seraient encore détenues par certaines coopératives. Elles demandent la publication des données détaillées et un audit indépendant. L'existence de ces 20 000 tonnes en attente est une affirmation des organisations professionnelles, pas un chiffre officiellement établi à ce stade.

Il faut regarder cette affaire au-delà des chiffres. Derrière la question « combien de tonnes restent-elles ? » se trouve une question beaucoup plus importante : comment une économie peut-elle posséder une richesse réelle et néanmoins laisser cette richesse se transformer en problème de liquidité, de confiance et de gouvernance ?

Un stock n'est pas une simple marchandise

Un sac de cacao dans un entrepôt n'est pas seulement un produit agricole. C'est un actif. Il représente du travail déjà effectué, des coûts déjà supportés, une récolte déjà produite et une valeur économique potentiellement réalisable.

Mais il existe une différence fondamentale entre posséder un actif et pouvoir en tirer de la liquidité. C'est cette différence qui est au cœur du problème.

Une coopérative peut avoir des milliers de tonnes dans ses magasins et pourtant manquer de trésorerie. Elle doit payer les producteurs, ses salariés, financer le transport, entretenir ses installations, honorer ses engagements. Elle peut même avoir des dettes contractées précisément parce qu'elle anticipait la vente de ce cacao. Si la marchandise reste immobilisée, le problème devient immédiatement financier.

Le cacao existe. La richesse existe. Mais la liquidité ne circule plus.

C'est une situation que les entrepreneurs connaissent bien. Une entreprise peut être rentable sur papier et mourir de trésorerie. Une coopérative peut être riche en stocks et pauvre en cash. Un pays peut être riche en ressources et pauvre en capacité de transformation. Le mécanisme est le même.

Le vrai coût d'un stock immobilisé

Il ne faut pas mesurer le problème uniquement en tonnes. Il faut le mesurer en capital immobilisé. Les 100 000 tonnes initialement concernées, à 2 800 FCFA/kg, représentent une valeur théorique de 280 milliards de FCFA.

Chaque jour pendant lequel une partie de cette marchandise reste immobilisée peut avoir des conséquences sur la trésorerie des coopératives, les revenus des producteurs, les capacités d'endettement, les coûts logistiques, la capacité de stockage et la préparation de la campagne suivante.

Voilà pourquoi une question apparemment technique devient une question macroéconomique. Un stock mal géré peut ralentir toute une chaîne de valeur.

Le producteur est au début de la chaîne… mais pas toujours au centre du pouvoir

Le producteur crée la matière première sans laquelle toute la chaîne mondiale du cacao s'effondrerait. Mais il ne contrôle pas nécessairement la logistique, le financement, la transformation, l'information de marché, la certification, la marque ou la distribution.

Cette asymétrie est fondamentale. Le producteur possède son travail. Mais d'autres acteurs peuvent contrôler les infrastructures qui permettent à ce travail de devenir une valeur commerciale internationale.

La question n'est pas seulement : « le cacao a-t-il été enlevé ? »
Elle doit devenir : qui contrôle le mécanisme qui transforme le cacao produit en revenu disponible ?

Cette question dépasse largement la Côte d'Ivoire.

La donnée est devenue une infrastructure économique

Si l'on veut savoir si une opération de 100 000 tonnes est réellement achevée, il faut pouvoir croiser plusieurs informations : le producteur, la coopérative, le volume inventorié, la qualité, le lieu de stockage, l'opérateur désigné, la quantité enlevée, la destination, la date d'enlèvement et le paiement correspondant.

Sans cette chaîne documentaire, la confiance devient une question de déclaration contre déclaration. Or une économie moderne ne peut pas fonctionner durablement ainsi.

Elle doit pouvoir répondre rapidement à des questions simples : qui possède quoi ? Où ? Depuis quand ? Pour quelle valeur ? Avec quel contrat ? Quel opérateur a acheté ? Quel volume a été effectivement déplacé ? Qui a été payé ?

La transparence n'est donc pas un supplément moral. C'est une infrastructure économique. L'ICCO considère d'ailleurs la collecte, la consolidation et la diffusion de données fiables sur la production, les broyages, les exportations, les prix et les stocks comme une composante centrale de la transparence du marché mondial du cacao.

Auditer n'est pas accuser

Il faut sortir d'une vieille culture politique où toute demande d'audit est immédiatement interprétée comme une attaque.

Un audit sérieux ne signifie pas nécessairement qu'il y a eu fraude. Il signifie simplement : vérifions. Si les chiffres sont exacts, l'audit les consolidera. Si les procédures ont été respectées, il le démontrera. Si des anomalies existent, il permettra de les identifier.

C'est précisément ce que demandent les organisations professionnelles : vérifier les volumes inventoriés, les volumes effectivement rachetés et enlevés, les bénéficiaires, l'utilisation des ressources mobilisées et la conformité du processus aux objectifs annoncés. C'est une démarche de gouvernance. Et une économie qui veut attirer durablement des capitaux doit apprendre à aimer les audits.

La réalité du marché

Il serait toutefois trop simple de transformer cette affaire en accusation contre le régulateur ou contre les opérateurs. Le marché mondial du cacao a brutalement changé.

Le prix garanti ivoirien de la campagne principale avait été fixé à 2 800 FCFA/kg, avant que le prix de la campagne intermédiaire ne soit fixé à 1 200 FCFA/kg. Le directeur général du Conseil du Café-Cacao expliquait en mai que les cours internationaux avaient fortement reculé en quelques mois, mettant sous pression les mécanismes de commercialisation.

Que fait une économie lorsqu'un actif qu'elle produit massivement devient soudainement plus difficile à écouler ? Elle peut attendre, subventionner, racheter, stocker. Mais à long terme, elle doit surtout transformer davantage.

Le stock est le symptôme. La dépendance à la vente de la matière première est le problème de fond.

C'est probablement la première grande conclusion de cette série. Nous avons tendance à nous passionner pour les chiffres du stock : 100 000 tonnes, 20 000 tonnes, 280 milliards, 2 800 FCFA, 1 200 FCFA.

Mais derrière ces chiffres existe une question structurelle : pourquoi une économie aussi importante dans le cacao reste-t-elle aussi vulnérable au moment où le marché mondial change ?

Parce que produire beaucoup ne suffit pas. Il faut pouvoir stocker intelligemment, financer les stocks, transformer, créer des marques, développer des marchés, maîtriser les données, construire des capacités industrielles. Et surtout, capter davantage de valeur.

La Côte d'Ivoire ne doit donc pas seulement chercher à résoudre la crise des stocks. Elle doit apprendre de cette crise.

Un stock immobilisé est un problème de trésorerie.
Un stock mal documenté est un problème de gouvernance.
Un stock impossible à financer est un problème d'infrastructure financière.
Une matière première peu transformée est un problème de modèle économique.

Et une économie qui ne maîtrise pas les données de sa propre richesse est confrontée à un problème de souveraineté.

À lire : Volet 2 : De la fève à la valeur. Si le problème n'est pas seulement de vendre le cacao, mais de transformer l'actif en valeur durable, alors une autre question s'impose : que devons-nous construire entre la plantation et le consommateur final ? C'est là que commencent la technologie, le financement, la transformation industrielle et la création de marques africaines.

Cette chronique inaugure la série Cacao, valeur et souveraineté économique. Elle prolonge nos analyses sur la construction d'actifs et la souveraineté économique.

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