Les faits
Le 29 janvier 2026, la Cour de justice de la CEDEAO a qualifié la réforme constitutionnelle togolaise du 25 mars 2024 de « changement inconstitutionnel de gouvernement », jugeant qu'elle violait l'article 23(5) de la Charte africaine de la démocratie, des élections et de la gouvernance. La Cour n'a prononcé ni annulation ni sanction financière, se bornant à enjoindre au Togo de rendre ses futures réformes conformes à ses engagements internationaux. Le gouvernement togolais a répondu publiquement le 26 juillet 2026, le jour d'une manifestation à Vogan. (Sources : Jeune Afrique, arrêt CJ-CEDEAO du 29/01/2026, presse togolaise, juin-juillet 2026.)
Six mois. Il aura fallu six mois au gouvernement togolais pour trouver le courage de répondre à la Cour de justice de la CEDEAO.
Six mois de silence après l'arrêt du 29 janvier 2026, qui qualifie noir sur blanc la réforme constitutionnelle de 2024 de changement inconstitutionnel de gouvernement. Et quand la réponse arrive enfin, ce dimanche 26 juillet, elle tombe le jour exact où le peuple se rassemble à Vogan. Pas la veille. Pas le lendemain. Le jour même. Ce n'est pas du droit, c'est de la diversion. On ne répond pas à une Cour, on tente d'étouffer une foule.
Et que dit cette réponse ? Que la Cour « n'a aucune compétence ». Voilà tout l'argumentaire. Pas un mot pour démontrer que la réforme respecte l'article 23 de la Charte africaine de la démocratie, des élections et de la gouvernance. Pas une ligne pour expliquer en quoi confisquer l'élection présidentielle au suffrage universel serait un progrès démocratique. Non. Juste : « vous n'avez pas le droit de nous juger ». C'est la défense éternelle des coupables. Quand on ne peut pas contester le verdict, on récuse le tribunal.
Rappelons les faits, puisque le gouvernement compte sur notre amnésie
Le 25 mars 2024, une Assemblée nationale en fin de mandat, élue pour tout autre chose, s'est arrogé le pouvoir de changer la nature même de la République. Sans référendum. Sans mandat populaire. Le peuple togolais, à qui appartient la souveraineté, n'a jamais été consulté sur la disparition de son droit d'élire son chef de l'État. On lui a retiré son bulletin de vote comme on retire un jouet à un enfant, et on appelle ça une « modernisation des institutions ».
Le gouvernement ose aujourd'hui parler de « consultations des forces vives » et de « débat public ouvert et contradictoire ». Quelles forces vives ? Quel débat ? Un texte adopté en catimini, retiré sous la pression, puis réadopté quelques semaines plus tard par la même assemblée moribonde. Voilà leur concertation. Le mensonge est si gros qu'il en devient un aveu.
Et le résultat de cette manœuvre, nous le connaissons : un « Président du Conseil » sans limite réelle, sans élection directe, taillé sur mesure pour un seul homme. Faure Gnassingbé n'a pas réformé l'État. Il a déménagé son trône d'un fauteuil à un autre pour ne plus jamais avoir à affronter le verdict des urnes. Après 38 ans de règne du père, après plus de vingt ans de règne du fils, la dynastie s'est offert une éternité constitutionnelle. Soixante ans de pouvoir familial sur huit millions de citoyens, et ils voudraient qu'on applaudisse la « stabilité ».
Parlons-en, de cette stabilité
Elle a un prix, et ce ne sont pas eux qui le paient. C'est la mère de famille de Bè qui compte ses pièces devant le prix du carburant. C'est le jeune diplômé d'Agoè qui n'a d'autre horizon que la zémidjan ou l'exil. C'est le paysan des Savanes abandonné entre l'insécurité et la misère. C'est le commerçant d'Adawlato étranglé de taxes pendant que les marchés publics engraissent toujours les mêmes noms.
La stabilité dont ils parlent, c'est la stabilité de leur confort, bâtie sur l'instabilité de nos vies. Un régime qui a besoin de réécrire la Constitution pour survivre n'est pas stable : il est aux abois.
L'aveu du voleur
Le gouvernement se félicite, dans sa réponse, que la Cour n'ait ordonné ni retrait de la loi ni réparation financière. Quel aveu extraordinaire. Ils ne disent pas « nous sommes innocents ». Ils disent « la sanction est faible ». C'est le raisonnement du voleur qui se réjouit que le juge n'ait pas pu récupérer le butin.
La CEDEAO n'a pas de gendarmes, c'est vrai. Mais elle a dit le droit, et le droit a dit : ce régime est né d'un coup d'État constitutionnel. Cette phrase-là ne s'effacera pas. Elle est écrite dans la jurisprudence africaine, elle suivra ce pouvoir comme une ombre, elle sera citée dans chaque chancellerie, chaque négociation, chaque manuel de droit du continent. Aucun communiqué de dimanche après-midi ne la fera disparaître.
Le souverainisme des dictateurs
Il y a d'ailleurs une ironie que le gouvernement espère que nous ne verrons pas. Ce même État qui crache aujourd'hui sur la Cour de la CEDEAO se drape dans le régionalisme quand il s'agit de commerce, de médiation, de sommets et de photos officielles. La communauté ouest-africaine est bonne pour les honneurs, mauvaise pour les comptes. Souverainiste quand on le juge, panafricain quand on le paie. Cette hypocrisie-là a un nom : le souverainisme des dictateurs, celui qui invoque la nation uniquement pour se protéger du peuple qui la compose.
Car ne nous y trompons pas : quand Lomé dit que « nul n'a titre à juger un pouvoir constituant national », il ne défend pas la souveraineté du Togo. Il défend son monopole sur elle. Le pouvoir constituant, c'est le peuple. Pas une assemblée périmée, pas un clan, pas une famille. Le jour où le peuple togolais exercera réellement son pouvoir constituant, librement, par référendum, dans la transparence, ce jour-là nous serons les premiers à dire que nulle cour étrangère n'a à y redire. Mais confisquer la souveraineté populaire puis l'invoquer pour se protéger de la justice, c'est voler un homme et plaider ensuite l'inviolabilité de son coffre.
Vogan, et ce que la rue a déjà prouvé
À Vogan, dimanche, des centaines de Togolaises et de Togolais ont bravé la peur, loin de Lomé, sur des terres où les rassemblements sont rares. Ils ont dansé, chanté, brandi la vérité sur des pancartes : coup d'État constitutionnel. Le régime a été obligé de leur répondre le jour même.
Retenez bien cela : après Lomé, après Vogan, le pouvoir ne peut plus faire semblant de ne pas entendre. Un gouvernement qui interrompt six mois de silence pour contredire une manifestation vient de reconnaître, malgré lui, que la rue pèse plus lourd que son mépris.
Alors continuons. Pas dans la violence, ils n'attendent que cela pour justifier leurs matraques. Dans la constance. Ville après ville, préfecture après préfecture, conscience après conscience. Que chaque Togolais sache ce que dit l'arrêt du 29 janvier. Que chaque famille comprenne ce qu'on lui a pris en mai 2024. Que la question constitutionnelle s'installe dans chaque cour commune, chaque marché, chaque église, chaque mosquée, jusqu'à ce qu'elle devienne irrespirable pour ceux qui voulaient l'enterrer.
Ils ont la Constitution de contrebande. Nous avons la légitimité, le droit régional, et le nombre. L'histoire de ce continent est formelle : entre un texte imposé et un peuple debout, c'est toujours le texte qui finit par céder. Le gouvernement a parlé dimanche. Il voulait clore le débat. Il vient de l'ouvrir pour de bon.
Cet article fait partie du dossier : Togo : anatomie d'un pouvoir. À lire aussi : notre analyse de l'arrêt du 29 janvier.
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