Les faits
Pour l'exercice 2026, le Cameroun affiche un déficit budgétaire de 631 milliards de FCFA et un besoin global de financement de 3 104,2 milliards de FCFA, couvert par un mélange d'emprunts extérieurs, de prêts-projets, de financements bancaires et d'émissions de titres. Le pays est classé en risque élevé de surendettement par le FMI et la Banque africaine de développement. Fait révélateur : plus de 5 600 milliards de FCFA de financements extérieurs déjà obtenus restent inutilisés, bloqués par des lourdeurs administratives, pendant que l'État continue d'emprunter. (Sources : FMI, Reuters, Agence Ecofin, Financial Afrik, Caisse Autonome d'Amortissement, 2025-2026.)
La dette n'est pas seulement une ligne dans un tableau budgétaire. En Afrique, elle est devenue un test de vérité : test de vision, test de gouvernance, test de souveraineté.
Au Cameroun, l'alerte est désormais explicite. Le FMI indique que le pays reste exposé à un risque élevé de dette, non pas parce que sa dette serait astronomiquement excessive, mais parce que les tensions de liquidité et les obligations de service de la dette pèsent lourdement sur l'État. En mars 2026, le Fonds rappelait aussi que le déficit budgétaire hors pétrole s'était aggravé en 2025 et que les pressions de financement restaient fortes.
Le chiffre qui frappe, c'est celui du budget 2026. Le déficit camerounais doit plus que doubler, pour atteindre 631 milliards de FCFA, tandis que les besoins totaux de financement grimpent à 3 104,2 milliards de FCFA. Le même projet de loi budgétaire prévoit de couvrir cet écart par un mélange d'emprunts extérieurs, de prêts-projets, de financement bancaire et d'émissions de titres. Autrement dit : le budget vit sous perfusion, et la dette cesse alors d'être un outil de développement pour devenir un mode de gestion de l'urgence.
Un paradoxe qui devient politique
Un État peut emprunter pour investir, et cela n'est pas en soi condamnable. Mais lorsqu'il emprunte sans que les populations voient les résultats, lorsqu'il accumule les promesses sans livrer les effets, lorsqu'il finance de grands chantiers sans que la valeur créée ne soit visible dans le quotidien, la dette change de nature. Elle ne prépare plus l'avenir : elle le compromet.
Le cas des mégaprojets est particulièrement éclairant. Le barrage de Bini à Warak apparaît comme l'exemple typique de ces ouvrages dont la promesse a précédé la réalité, puis l'a remplacée. Un chantier suspendu, des coûts qui dérivent, un calendrier repoussé : c'est souvent ainsi que la dette publique finit par financer l'attente plutôt que la transformation. Quand un projet ne produit pas rapidement de richesses, il doit au moins produire de la transparence. Sans cela, il devient un symbole de plus : celui d'un développement toujours annoncé, rarement vérifiable.
La vraie question
La vraie question n'est donc pas : faut-il emprunter ?
La vraie question est :
qui décide, qui contrôle, qui rend des comptes ?
Car une dette sans reddition de comptes est une dette qui se referme sur les citoyens. Elle s'absorbe dans des contrats opaques, des études d'impact difficiles à obtenir, des audits rares ou peu accessibles, et des décisions dont le public ne voit ni la logique ni l'utilité. À ce stade, le problème n'est plus seulement comptable. Il devient moral.
On emprunte au nom du peuple ; le peuple, lui, ne voit pas toujours l'argent, mais il voit presque toujours les conséquences : baisse des marges budgétaires, pression fiscale, réduction des subventions, retard dans les services publics.
Emprunter n'est pas développer
C'est ce mécanisme qu'il faut dire sans détour à toute l'Afrique : emprunter n'est pas développer. Développer, c'est transformer la dette en capacité productive : en énergie, en transport, en école, en hôpital, en industrie, en emploi. Emprunter sans transformer, c'est léguer la facture aux générations suivantes.
La leçon dépasse le Cameroun. Elle concerne tous les États africains qui courent après le crédit sans toujours rendre visible le résultat du crédit. Elle concerne nos gouvernants, nos parlements, nos cours des comptes, nos journalistes, nos universités, nos citoyens. Car la souveraineté ne commence pas quand un président prononce le mot. Elle commence quand un peuple sait où va son argent.
Il est temps de sortir d'une culture où l'on applaudit chaque prêt comme si le prêt était déjà une victoire. Le vrai progrès, c'est le moment où l'État peut financer l'essentiel sans s'adosser en permanence à la dette, et surtout sans demander au citoyen de croire à l'aveugle.
L'Afrique doit emprunter moins, contrôler mieux, produire davantage et publier plus.
Sinon, les dettes d'aujourd'hui deviendront les chaînes de demain.
La véritable richesse de l'Afrique, c'est son peuple, pas ses dettes. Le jour où chaque citoyen pourra suivre l'argent emprunté en son nom, alors seulement l'emprunt cessera d'être un piège pour redevenir un outil. Ce jour-là ne dépend pas des bailleurs. Il dépend de nous.
La suite : où va réellement l'argent emprunté ? Lire le volet 2 de la série.
Cette chronique prolonge notre série sur la souveraineté et notre analyse de la dette infinie. À retrouver dans le dossier Souveraineté.
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