Le Togo se militarise en secret : bases militaires construites en secret, soldats étrangers sur le sol togolais, tranchée géante financée par le contribuable. Qui combat en notre nom ? Avec quel mandat ? Sous quel drapeau ? Payé par qui ?
La transparence n'est pas un luxe démocratique. C'est le minimum dû à tout peuple souverain. — Visuel : Afrique en Lutte

Aux sources de cette chronique

Cette chronique s'appuie sur l'enquête en deux volets de Jeune Afrique publiée les 9 et 10 juillet 2026 (« Tranchée, bases et "formateurs" turcs : la stratégie secrète du Togo » et « Mercenaires et navires de guerre »), ainsi que sur les communiqués d'organisations togolaises de la société civile et de l'opposition réclamant un débat public. Les éléments non officiellement confirmés y sont rapportés au conditionnel — comme le fait la presse. Les autorités togolaises, turques et russes n'ont pas communiqué sur les effectifs et les missions.

Pendant que vous survivez, le pouvoir gouverne dans l'ombre. Des soldats étrangers sur le sol togolais. Des bases militaires construites en secret dans la région des Savanes. Une tranchée de plusieurs centaines de kilomètres érigée aux frais du contribuable, confiée à un proche du régime. Et tout cela sans qu'un seul Togolais n'ait été consulté, informé, ou même considéré comme citoyen de ce pays.

Ce n'est pas une rumeur. Ce n'est pas de la propagande de l'opposition. C'est une enquête de presse, ce sont des images satellites, ce sont des témoins locaux qui racontent avoir vu débarquer, en pleine nuit à Dapaong, des bus remplis de militaires à la peau claire, escortés par l'armée togolaise. Des soldats étrangers, sur notre sol, pour combattre notre guerre — sans nous le dire.

Un régime qui vous traite en étrangers dans votre propre pays

Faure Gnassingbé est devenu son propre ministre des Armées en 2022 : la défense nationale a été rattachée à la présidence. Plus de contre-pouvoir. Plus de regard extérieur. Plus de comptes à rendre. Un homme. Un secret. Un pays.

La région des Savanes est sous état d'urgence depuis cette même année — reconduit pour douze mois. Ce qui signifie concrètement : moins de droits, moins de liberté de mouvement, moins de presse, moins de questions permises. L'état d'urgence comme bouclier politique autant que sécuritaire.

Et pendant ce temps, des marchés publics — la tranchée, les bases, les travaux, les indemnisations expéditives aux villageois délogés — seraient attribués à des entreprises proches du pouvoir. Des bulldozers qui arrivent sans prévenir. Des terres arrachées au nom d'une « utilité publique » que personne n'a votée. Des marchés pour les proches, le silence pour le peuple.

SADAT : le « Wagner turc » dans les Savanes

La société citée par les enquêtes s'appelle SADAT International Defense Consultancy. Fondée par un ancien général proche du pouvoir turc, elle est décrite par des chercheurs et des journalistes comme un équivalent turc du groupe Wagner. Selon plusieurs sources, notamment l'Observatoire syrien des droits de l'Homme, elle aurait recruté des combattants syriens déployés au Niger et en Libye.

Le gouvernement togolais, par la voix du ministre Bawara, a nié en juin 2025 l'emploi de combattants turcs, tout en admettant la présence de « formateurs » pour les drones. Une admission à moitié. Un démenti à moitié. La technique classique : reconnaître juste assez pour éteindre l'incendie, nier assez fort pour éviter les comptes. Quand les ambassades ne répondent pas, quand le gouvernement ne répond pas, quand les bases sont interdites d'accès sur plusieurs kilomètres — ce silence n'est pas de la discrétion. C'est de la dissimulation.

La menace jihadiste est réelle — la trahison de la transparence aussi

Personne ici ne nie la menace. Les groupes jihadistes qui remontent du Sahel vers l'Atlantique sont une réalité brutale. Des soldats togolais meurent dans l'opération Koundjoaré. Des employés d'un chantier ont été tués à Fanworgou en octobre 2024. Le danger est là, à la frontière, visible depuis les savanes du nord.

Mais voici la question que tout régime démocratique devrait pouvoir affronter sans trembler : qui combat en notre nom ? Avec quel mandat ? Sous quel drapeau ? Payé par qui ?

Un gouvernement légitime répond. Un régime autoritaire se tait et construit des bases dans le dos de son peuple. La sécurité nationale ne peut pas être l'alibi permanent de l'opacité totale. D'autres pays affrontent le jihadisme sans dissoudre la démocratie dans le secret d'État. La transparence n'affaiblit pas une armée : elle renforce la confiance du peuple qui la finance et dont elle est censée défendre la vie.

Togolais, jusqu'où irons-nous dans le silence ?

Depuis 1967, une seule famille tient ce pays. Père puis fils. Décennies après décennies. Constitutions réécrites, mandats prolongés, régime taillé sur mesure pour que le pouvoir ne change jamais vraiment de main. Et aujourd'hui, en 2026, des soldats étrangers patrouilleraient dans le nord du pays, tandis que la réponse officielle reste le silence.

Combien de temps encore allons-nous accepter d'être gouvernés comme des sujets plutôt que comme des citoyens ? Ce n'est pas une question rhétorique. C'est une interpellation directe :

  • À vous, cadres togolais qui savez et vous taisez par confort.
  • À vous, militaires togolais qui portez l'uniforme de ce peuple, et non celui d'un clan.
  • À vous, jeunes des Savanes dont les terres ont été bulldozées sans votre consentement.
  • À vous, Togolais de la diaspora qui observez de loin en espérant que quelqu'un d'autre agira.

L'éveil ne viendra pas d'ailleurs. Il viendra de vous, ou il ne viendra pas.

La transparence n'est pas un luxe démocratique. C'est le minimum dû à tout peuple souverain. Exigez-la.

Cet article fait partie de ce dossier : Togo : anatomie d'un pouvoir

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