Le passeport déchiré n'est pas le crime. Le crime, c'est le Togo qu'on nous a fait. Une seule famille au pouvoir depuis 1967, une Constitution déchirée en 2024 sans consultation du peuple.
Noélie Elykem a détruit un document qui lui appartient. Eux ont détruit un pacte qui appartient à tout un peuple., Visuel : Afrique en Lutte

Les faits

Début août 2026, l'artiste gospel togolaise Noélie Elykem, résidant aux États-Unis, a déchiré son passeport togolais en direct sur TikTok pour protester contre la gouvernance du président Faure Gnassingbé. La vidéo a provoqué une vive polémique au Togo et dans la diaspora, divisant l'opinion. Des relais proches du pouvoir ont réclamé des poursuites judiciaires pour « profanation des symboles de la République ». (Sources : Journal du Togo, Togo Actualité, août 2026.)

Une artiste gospel déchire son passeport togolais en direct sur TikTok. En quelques heures, la meute s'abat sur elle. Plateaux, radios, pages Facebook : les procureurs de service hurlent à la profanation, exigent la prison, convoquent l'honneur national.

L'honneur national. Parlons-en.

Cinquante-neuf ans de saccage

Depuis 1967, une seule famille tient ce pays à la gorge. Le père a régné trente-huit ans par le fusil, la torture et la fraude. Le fils a pris la suite en 2005 dans le sang des centaines de morts que personne n'a jamais jugés, et depuis, il tripatouille la Constitution à chaque échéance pour ne jamais rendre ce qu'il n'a jamais gagné. Élections truquées, opposants embastillés, journalistes traqués, manifestants abattus. Voilà le bilan. Voilà la « République » dont on nous demande de respecter les symboles.

Pendant ce temps, le Togolais ordinaire vit quoi ? Des hôpitaux où l'on meurt faute de 20 000 francs. Des diplômés qui vendent des cartes de recharge au bord des routes. Des familles qui sautent des repas pendant que le carburant flambe par décret. Une jeunesse dont le seul plan de carrière est la pirogue, le désert ou le visa. Un peuple étouffé, fatigué, saigné, et sommé de sourire.

Alors quand une chanteuse de gospel, une femme dont le métier est l'espérance, craque en direct et déchire le papier qui la rattache à cet État-là, la vraie question n'est pas : « comment ose-t-elle ? » La vraie question est : qu'avez-vous fait de ce pays pour que même ses voix les plus douces en arrivent là ?

Qui déchire vraiment, au Togo ?

Et puisqu'on nous parle de respect des textes, rafraîchissons les mémoires.

Ce pouvoir qui s'indigne d'un passeport abîmé, qu'a-t-il fait de la Constitution, le texte sacré de la République, celui qui est au-dessus de tous les autres ? Il l'a déchirée. Pas symboliquement : littéralement, article par article. Une nuit de 2024, une poignée de députés acquis au clan, des élus en fin de mandat, sans aucune légitimité pour engager l'avenir du pays, ont voté en catimini le basculement de la IVe à la Ve République. Toute une Constitution jetée à la poubelle et remplacée, nuitamment, comme on commet un cambriolage. Sans référendum. Sans consultation du peuple souverain. Sans même l'apparence d'un débat national.

Pourquoi cette précipitation de voleurs ? Parce qu'il fallait fabriquer sur mesure un costume de « Président du Conseil » permettant à Faure Gnassingbé de régner à vie, sans limite de mandat, sans même l'inconvénient d'affronter un suffrage direct. Un coup d'État constitutionnel, exécuté à l'heure où le pays dormait.

Alors mesurons l'obscénité de la situation : celui qui a déchiré la loi fondamentale de dix millions de Togolais réclame la prison pour une femme qui a déchiré son propre document de voyage. Noélie Elykem a détruit un papier qui lui appartient. Eux ont détruit un pacte qui appartient à tout un peuple. Qu'ils se dénoncent eux-mêmes avant de dénoncer qui que ce soit.

Les mercenaires du clavier

Et regardez qui mène la curée. Pas des citoyens spontanément blessés dans leur patriotisme. Non : une armée de communicateurs stipendiés, de cybermilitants payés pour insulter, salir et menacer quiconque ose nommer la misère. Le régime trouve des millions de francs CFA pour financer la propagande et le lynchage numérique, mais jamais pour les dispensaires, jamais pour les cantines scolaires, jamais pour les prisonniers politiques qui meurent à petit feu dans ses geôles.

C'est cela, le vrai visage du pouvoir : un État qui budgétise la calomnie et rationne le médicament. Un État qui paie des gens pour hurler contre un passeport déchiré, et d'autres pour se taire sur les corps torturés. Cette indignation-là ne vaut rien. Elle a un prix, une facture, un donneur d'ordre.

Et le but est limpide : faire un exemple. Frapper une figure aimée pour que chaque Togolais comprenne le message : tais-toi, ou tu es la prochaine. C'est la pédagogie de la peur. Elle a fonctionné cinquante-neuf ans. Elle est en train de mourir, et ils le savent.

Une précision, pas une réserve

Que les choses soient claires : nous ne faisons pas du passeport déchiré un programme politique. Nos origines ne sont pas coupables. La terre togolaise, nos ancêtres, nos frères et sœurs restés au pays n'ont rien à se reprocher, c'est le clan qui a fauté, pas la nation. Renier le Togo, c'est se tromper de cible et offrir au régime le drapeau derrière lequel il adore se planquer. Ne confondons jamais l'État Gnassingbé et la patrie togolaise : le premier occupe la seconde, il ne l'incarne pas.

Mais que personne ne s'y trompe non plus : condamner le geste sans condamner mille fois plus fort ce qui l'a provoqué, c'est de la complicité. Le désespoir de Noélie Elykem n'est pas un délit. Il est une pièce à conviction.

Nous sommes tous des passeports déchirés

Chaque Togolais qui a fui, chaque diplômé qui pourrit sans emploi, chaque malade abandonné, chaque électeur volé est un passeport déchiré de plus. Le régime en produit des milliers chaque jour, en silence. Noélie a seulement eu le tort de le faire devant caméra.

Alors que le pouvoir range ses menaces et rappelle ses trolls. Le procès qu'il faut ouvrir n'est pas celui d'une artiste à bout. C'est celui d'une dynastie qui, en cinquante-neuf ans, n'a produit que la peur, la fraude et la misère, et qui a fini par déchirer la Constitution elle-même, une nuit, pendant que le peuple dormait, avant de s'étonner que le désespoir finisse par crier.

Le jour où ce passeport protégera réellement celui qui le porte, plus personne ne songera à le déchirer. Ce jour-là ne viendra pas de leur bonté. Il viendra de notre refus. Nous sommes tous des passeports déchirés.

Cet éditorial fait partie du dossier Togo : anatomie d'un pouvoir. À lire aussi : La contrebande a répondu, elle s'est trahie.

Faites circuler cet éditorial. Rejoignez le débat avec les 60 000 abonnés de notre chaîne « Sans Filtre » sur WhatsApp et notre groupe Facebook.