Qui gagne réellement ? Acteurs, contrats, chiffres, uranium caché. Une enquête spéciale Afrique en Lutte — Sans Filtre.
Cette enquête ne part pas d'une conclusion. Elle part d'une question :
Comment la République démocratique du Congo peut-elle fournir l'une des ressources les plus stratégiques de l'économie mondiale tout en restant dans une situation de forte vulnérabilité économique et sociale ?
Nous allons suivre le cobalt depuis le sous-sol congolais jusqu'aux chaînes industrielles mondiales. Nous regarderons Kinshasa, les entreprises chinoises, les groupes occidentaux, les acheteurs internationaux, les raffineries, les contrats, les recettes publiques et les populations minières.
Et surtout, nous poserons une question que personne ne devrait pouvoir esquiver :
Qui gagne réellement dans cette histoire ?
Angle de l'enquête : ne choisir ni le camp chinois, ni le camp occidental, ni celui des dirigeants congolais. Suivre la ressource, l'argent, les acteurs, les rapports de force et les responsabilités.
Pendant longtemps, le cobalt était presque invisible pour le grand public. Aujourd'hui, il est devenu un actif stratégique de la transition énergétique. Il intervient notamment dans certaines batteries lithium-ion et dans diverses applications électroniques.
La République démocratique du Congo est de très loin le premier producteur mondial : l'USGS estime qu'elle représentait environ 73 % de la production minière mondiale de cobalt en 2025 ; la CNUCED donne une estimation de 74 %.
Mais voici le premier paradoxe : le pays qui extrait le minerai ne contrôle pas nécessairement l'étape qui crée le plus de valeur.
L'Agence internationale de l'énergie estime qu'en 2024 la RDC représentait près des deux tiers de l'extraction mondiale de cobalt, tandis que la Chine assurait environ les trois quarts du raffinage mondial.
C'est ici que commence véritablement notre enquête.
Pour comprendre le cobalt congolais, il faut abandonner une idée trop simple : « les Chinois exploitent le Congo. » La réalité est beaucoup plus complexe. La Chine est aujourd'hui un acteur dominant de la chaîne du cobalt, mais elle n'est pas seule. Le véritable sujet est celui de la répartition de la propriété, du financement, de la transformation et de l'accès au marché.
Le groupe chinois CMOC détient 80 % de TFM ; la société publique congolaise Gécamines détient 20 %. TFM produit du cuivre et du cobalt dans le Lualaba.
CMOC a acquis sa position de contrôle au terme de transactions réalisées en 2016 et 2017. AidData documente le rôle de financements de banques chinoises dans l'acquisition.
CMOC détient 71,25 %. CATL (géant chinois des batteries) détient 23,75 %. L'État congolais détient 5 %.
Le minerai est congolais. Les capitaux, les technologies, les investisseurs et une partie importante de la transformation sont internationaux. Est-ce anormal ? Pas nécessairement. Mais cela pose une question fondamentale :
Dans une chaîne de valeur internationale, où se situe réellement le pouvoir ?
La Chine a fait quelque chose que beaucoup de pays africains n'ont pas suffisamment réussi à faire : elle a construit une industrie autour des minerais qu'elle ne possède pas nécessairement en quantité suffisante sur son territoire.
Elle achète, finance, transforme, raffine et intègre les minerais dans une industrie manufacturière beaucoup plus large. Le cobalt congolais entre ainsi dans un système industriel où la valeur ne se trouve pas seulement dans la mine, mais aussi dans le raffinage, les précurseurs de batteries, les cellules et les chaînes industrielles.
L'AIE souligne que la concentration du raffinage reste extrêmement forte et que la Chine conserve une position dominante dans plusieurs minerais critiques.
La question n'est donc pas de savoir si la Chine est « bonne » ou « mauvaise ». Elle défend ses intérêts. Comme les États-Unis. Comme l'Europe. Comme les entreprises occidentales. Comme n'importe quelle puissance économique.
Pourquoi les autres puissances arrivent-elles avec une stratégie industrielle, alors que nous arrivons encore trop souvent avec une stratégie d'exportation ?
Ce serait trop facile. Glencore, groupe minier suisse, est également un acteur majeur du cobalt congolais à travers notamment Kamoto Copper Company — KCC et Mutanda Mining.
Glencore a produit 36 100 tonnes de cobalt en 2025 sur l'ensemble de ses actifs et continue de détenir une présence importante dans le secteur congolais.
La RDC n'est donc pas seulement face à la Chine. Elle se trouve au croisement d'intérêts chinois, européens, américains, africains et industriels mondiaux.
Ce n'est pas une guerre entre la Chine et l'Occident pour aider le Congo. C'est une compétition pour sécuriser une ressource stratégique.
Le Congo, lui, doit apprendre à négocier dans cette compétition.
C'est probablement la question la plus inconfortable. Parce que l'on peut dénoncer les puissances étrangères pendant des décennies. Mais il faut également regarder les dirigeants africains dans les yeux.
La RDC détient ses propres institutions, ses autorités minières et sa société publique Gécamines. Elle dispose d'un Code minier, d'un système fiscal et de mécanismes de contrôle. Alors pourquoi le rapport de force reste-t-il si difficile à inverser ?
L'ITIE-RDC indique pour 2023 environ 140 000 tonnes de cobalt produites, pour une valeur de production d'environ 5,1 milliards de dollars. Le secteur minier dans son ensemble représentait environ 5,61 milliards de dollars de revenus publics et autres flux déclarés.
Le cobalt n'est pas une petite affaire minière. C'est un secteur capable d'avoir un impact macroéconomique majeur.
La richesse générée est-elle transformée en écoles, santé, infrastructures, industrie, recherche et emplois suffisamment nombreux pour justifier le coût environnemental et social de l'extraction ?
Plus de 95 % de la production congolaise de cobalt est encore exportée sous forme d'hydroxyde de cobalt brut. La transformation locale reste limitée. Les auteurs expliquent que les contraintes d'électricité et les faiblesses d'application des règles ont contribué à maintenir ce modèle.
Le Congo possède la mine. Mais d'autres possèdent davantage du raffinage. Et d'autres encore contrôlent les étapes industrielles ultérieures.
La ressource est africaine. La chaîne de valeur est mondiale. Le pouvoir, lui, se trouve surtout là où se concentre la transformation.
Une enquête sérieuse ne peut pas parler du cobalt uniquement en tonnes et en milliards. Il faut aussi parler de ceux qui vivent autour des mines.
Amnesty International et l'organisation congolaise IBGDH ont documenté des expulsions forcées et de graves atteintes aux droits humains liées à l'expansion de certaines mines industrielles : violences, incendies, agressions et déplacements de communautés.
Cela ne signifie pas que toutes les entreprises minières commettent les mêmes abus. Cela signifie qu'un secteur aussi stratégique doit être soumis à une surveillance indépendante et permanente.
Glencore souligne que KCC et Mutanda ont obtenu en 2025 la certification Copper Mark, après des évaluations portant sur l'environnement, le social et la gouvernance.
Les entreprises produisent des données ESG et obtiennent des certifications. Les ONG documentent des abus. L'État publie des recettes. Les populations racontent une autre réalité. Notre travail consiste à confronter ces récits.
C'est ici que notre enquête rencontre le dossier qui a récemment fait beaucoup parler.
Manzuk & Philippe (Univ. Wisconsin-Madison / Princeton) estiment qu'entre 2000 et 2024, environ 2 000 à 5 000 tonnes d'uranium naturel pourraient avoir été exportées avec des cargaisons d'hydroxyde de cobalt. 1 000 à 4 000 tonnes supplémentaires auraient pu se retrouver dans des résidus miniers.
Moins de 10 % de cette matière aurait été publiquement déclarée et soumise aux mécanismes internationaux de contrôle.
Environ 65 % de cet uranium aurait été destiné à des entreprises chinoises qui dominent le raffinage mondial du cobalt.
Elle ne démontre pas qu'un gouvernement ou une entreprise a délibérément organisé un trafic clandestin d'uranium. Elle présente des estimations scientifiques de flux de matière dérivés des données géologiques, géochimiques, commerciales et minières. La nuance est capitale.
En revanche, l'étude révèle un problème très sérieux de traçabilité, de contrôle radiologique, de protection des travailleurs, d'environnement et de comptabilité nucléaire.
Comment une chaîne d'approvisionnement aussi stratégique peut-elle transporter potentiellement des milliers de tonnes d'uranium sans que celui-ci soit systématiquement identifié, comptabilisé et contrôlé ?
En 2025, la RDC a temporairement suspendu les exportations de cobalt avant de mettre en place un système de quotas. Pour 2026 et 2027, le dispositif prévoit jusqu'à 96 600 tonnes de cobalt contenu par an, dont 9 600 tonnes de quota stratégique.
L'AIE note que cette politique a créé un déficit potentiel de l'offre mondiale et montre à quel point une décision d'un seul grand producteur peut bouleverser l'équilibre mondial.
Le Congo commence à comprendre qu'il possède un pouvoir de négociation. Mais le quota ne suffit pas. Car contrôler les volumes n'est pas la même chose que contrôler la valeur.
La RDC domine très largement l'extraction mondiale du cobalt (~73 %). USGS
La Chine domine très largement le raffinage du cobalt (~75 %). IEA
Des groupes chinois contrôlent des actifs majeurs du cobalt congolais, notamment TFM (80 %) et KFM (71,25 %). CMOC
Des groupes occidentaux majeurs, notamment Glencore, restent profondément présents dans le secteur. Glencore
La RDC a décidé d'utiliser des quotas d'exportation pour renforcer son pouvoir sur le marché. USGS
Une étude scientifique alerte sur les flux potentiels d'uranium associés aux exportations de cobalt. Nature
Des organisations de droits humains ont documenté des atteintes graves liées à certaines expansions minières. Amnesty
Nous ne pouvons pas affirmer que la Chine a organisé un système clandestin d'exportation d'uranium.
Nous ne pouvons pas affirmer que tous les minerais extraits du Congo sont détournés.
Nous ne pouvons pas affirmer que toutes les entreprises minières violent les droits des communautés.
Et nous ne pouvons pas présenter les estimations scientifiques sur l'uranium comme une preuve de trafic volontaire.
Mais nous pouvons affirmer que les chaînes de valeur sont extrêmement concentrées, que la transparence et la traçabilité restent des enjeux majeurs, que les intérêts économiques sont considérables et que la capacité de l'État congolais à capturer davantage de valeur reste un enjeu central.
Combien rapporte réellement le cobalt au budget national ?
Pourquoi la transformation locale reste-t-elle aussi faible ?
Quels contrats sont encore actifs et dans quelles conditions ?
Quel contrôle indépendant est effectué sur les exportations ?
Quelle valeur ajoutée est créée en RDC et quelle partie est créée en Chine ?
Quels investissements sont réellement réalisés pour la transformation locale ?
Pourquoi leur présence historique n'a-t-elle pas produit une chaîne industrielle africaine plus complète ?
Quand allons-nous cesser de considérer nos minerais comme une fin et commencer à les considérer comme le début d'une industrie ?
Le Congo n'est pas pauvre en cobalt. Il est insuffisamment puissant dans la chaîne de valeur du cobalt.
La Chine l'a compris. L'Europe l'a compris. Les États-Unis l'ont compris.
Le véritable scandale serait que nous continuions à vendre notre cobalt sans avoir décidé de ce que nous voulons construire avec.
Niger. France. Chine. Russie. Nucléaire civil. Contrats. Sécurité énergétique. Géopolitique. Souveraineté.
Parce que derrière chaque tonne d'uranium se trouve une question plus vaste : qui contrôle l'énergie contrôle-t-il aussi une partie de la souveraineté de celui qui la produit ?
Cette enquête repose exclusivement sur des sources primaires vérifiables : publications scientifiques à comité de lecture, données d'institutions internationales, rapports d'entreprises et documentation d'organisations de droits humains. Afrique en Lutte distingue les faits vérifiés, les estimations scientifiques et les analyses éditoriales.