Dans le premier volet, nous avons posé une question simple : comment un stock de cacao peut-il devenir un problème de trésorerie et de gouvernance alors qu'il représente une richesse réelle ? La réponse nous conduit vers une autre question : que vaut réellement une matière première si celui qui la produit ne maîtrise pas les infrastructures qui lui donnent sa valeur ?
La fève n'est que le début
Pendant longtemps, nous avons pensé l'économie agricole à partir de la production. Combien avons-nous produit ? Combien avons-nous exporté ? Quel prix le producteur reçoit-il ? Ces questions sont légitimes. Mais elles ne suffisent plus.
Il faut désormais demander : combien de valeur avons-nous créée après la récolte ?
Une fève de cacao possède une valeur. Mais une tonne transformée en pâte, beurre ou poudre possède une autre structure économique. Une marque de chocolat possède encore une autre valeur. Et un produit fini distribué mondialement possède une économie complètement différente.
La véritable bataille n'est pas celle du volume. C'est celle de la position dans la chaîne.
Le vieux modèle : produire ici, valoriser ailleurs
Le problème africain ne réside pas dans l'exportation en elle-même. Aucun pays sérieux ne cherche à tout produire seul. Le problème apparaît lorsque l'exportation de matières premières devient le modèle dominant et que les fonctions les plus rémunératrices sont situées ailleurs.
La Banque mondiale soulignait déjà dans son étude consacrée à la Côte d'Ivoire que le pays ne captait qu'une faible part des profits de la chaîne mondiale cacao-chocolat et que les segments de transformation secondaire et de distribution finale concentraient une part importante de la valeur. Le constat date de 2019. Mais la leçon demeure actuelle : produire davantage ne signifie pas automatiquement gagner davantage.
C'est le piège du volume. On peut devenir le premier producteur d'une matière première sans devenir le premier bénéficiaire de sa valeur.
La donnée : le nouvel entrepôt
Voici probablement l'une des transformations les plus importantes du secteur agricole mondial. Autrefois, la richesse était principalement dans la terre, la récolte et les infrastructures physiques. Aujourd'hui, une partie de cette richesse se trouve également dans la donnée.
Qui produit ? Où ? Combien ? Avec quelle qualité ? Dans quelles conditions ? Quelle certification ? Quelle traçabilité ? Quelle histoire climatique ? Quel historique de production ? Quel acheteur ? Quel prix ? Quelle capacité de stockage ? Quel risque ?
Celui qui maîtrise ces informations possède un avantage économique.
Ce n'est pas une théorie futuriste. Le Ghana, par exemple, a déployé son Ghana Cocoa Traceability System afin de permettre la traçabilité du cacao du producteur jusqu'au port d'expédition. COCOBOD développe également son Cocoa Management System pour améliorer la collecte et la gestion des données de la chaîne.
La traçabilité n'est pas seulement destinée à satisfaire les exigences européennes. Elle peut devenir une infrastructure de pouvoir économique.
Attention au nouveau colonialisme numérique
Mais il faut immédiatement poser une limite. Digitaliser ne signifie pas nécessairement devenir souverain. Une plateforme numérique peut être africaine par son nom et étrangère par son contrôle. Les données peuvent être collectées en Afrique, stockées ailleurs, analysées ailleurs et monétisées ailleurs.
Dans ce cas, nous aurons simplement déplacé la dépendance. Hier, nous exportions la matière première. Demain, nous pourrions exporter la matière première et les données permettant de comprendre cette matière première. Ce serait une erreur stratégique.
L'Afrique doit donc développer ses propres capacités : infrastructures cloud, cybersécurité, systèmes de traçabilité, logiciels agricoles, intelligence artificielle, standards de données et compétences humaines. La technologie doit être un multiplicateur de souveraineté. Pas un nouveau canal de dépendance.
Financer le stock au lieu de le subir
Revenons au problème initial. Une coopérative possède un stock mais elle manque de trésorerie. Pourquoi faudrait-il nécessairement attendre la vente finale pour libérer cette valeur ? C'est ici qu'intervient une idée majeure : le financement sur stock.
Dans un système structuré, un stock certifié peut devenir un actif susceptible d'être financé, sous réserve d'un cadre juridique, d'une qualité vérifiée, d'un entreposage sécurisé et d'une valorisation crédible.
Le mécanisme est simple dans son principe. Le cacao est identifié, contrôlé, stocké dans une infrastructure agréée. Sa quantité et sa qualité sont documentées. Un certificat représente le stock. Une banque ou un investisseur peut alors envisager un financement adossé à cet actif. La coopérative récupère de la liquidité. Le producteur est payé. La marchandise reste sécurisée. La vente intervient ensuite dans de meilleures conditions.
On ne subit plus le stock. On le transforme en instrument financier.
Pourquoi ne pas créer une véritable finance des chaînes de valeur ?
L'idée doit aller plus loin. L'Afrique possède des banques, des fintechs, des marchés financiers, des assureurs. Mais ces acteurs ne sont pas toujours suffisamment intégrés autour des chaînes de valeur agricoles.
Il faudrait progressivement développer une véritable architecture de commodity finance africaine. Une finance capable de comprendre qu'un producteur de cacao n'a pas les mêmes besoins qu'un commerçant urbain. Qu'une coopérative possède des stocks. Qu'un transformateur a besoin de fonds de roulement. Qu'un exportateur doit financer son cycle commercial. Qu'un industriel doit financer ses équipements. Qu'un agriculteur doit gérer le risque climatique.
Ce système pourrait articuler financement de campagne, financement de stocks, assurance, affacturage, crédit d'équipement et financement du commerce. La richesse agricole deviendrait ainsi une base de financement de l'industrie agricole.
Passer du cacao comme marchandise au cacao comme écosystème
C'est là que l'entrepreneur africain doit changer de logiciel. Ne regardez plus seulement la fève. Regardez tout ce qui l'entoure.
Il faut des entreprises pour gérer les entrepôts, assurer les marchandises, transporter les stocks, certifier la qualité, numériser les coopératives, financer les producteurs, transformer les fèves, produire les emballages, développer les marques, distribuer les produits finis. Ce sont des dizaines de marchés potentiels. Et chacun peut donner naissance à des PME, des ETI et, demain, à des champions africains.
Chaque friction de la chaîne est potentiellement une entreprise.
L'entrepreneur doit apprendre à chercher les fuites de valeur
C'est peut-être la compétence entrepreneuriale la plus importante de cette série. Lorsque vous regardez une chaîne de valeur, cherchez les endroits où l'argent est immobilisé, l'information circule mal, les pertes sont élevées, les délais sont longs, les intermédiaires sont trop nombreux, la confiance est faible, la technologie est absente, le financement est inaccessible.
C'est là que se trouvent les opportunités. Un entrepreneur qui résout une friction critique peut créer davantage de valeur qu'un entrepreneur qui ajoute simplement un nouveau produit sur un marché déjà saturé. Le problème économique devient alors son marché.
Transformer le cacao, oui. Mais transformer la pensée économique aussi.
Il ne suffit pas de construire quelques usines. Une véritable politique de transformation doit réfléchir à l'ensemble de l'écosystème. Qui finance l'usine ? Qui fournit l'énergie ? Qui garantit les volumes ? Qui contrôle la qualité ? Qui fournit les emballages ? Qui développe la marque ? Qui exporte ? Qui possède les canaux de distribution ? Qui détient la propriété intellectuelle ? Qui connaît le consommateur final ?
Une usine sans marché peut devenir un éléphant blanc. Une usine sans énergie compétitive peut devenir non rentable. Une usine sans financement du fonds de roulement peut s'arrêter. Une usine sans marque peut rester dépendante d'un donneur d'ordre.
La transformation industrielle doit donc être pensée comme un système, pas comme un bâtiment.
Le chocolat africain doit un jour être aussi reconnaissable que le cacao africain
Pourquoi connaissons-nous autant le cacao ivoirien sans connaître suffisamment les marques ivoiriennes de chocolat ? Pourquoi pouvons-nous identifier le pays producteur sans identifier systématiquement le pays qui possède la marque consommée ? C'est une anomalie économique.
Le continent doit créer des marques. Pas seulement des produits. Une marque possède une histoire, une identité, une réputation, une communauté, une distribution, une capacité de fixation du prix. Et surtout, une relation directe avec le consommateur.
La marque est le moment où la matière première commence à devenir une propriété intellectuelle.
Le partenaire international doit changer de rôle
Il serait injuste de présenter les partenaires internationaux comme des adversaires. Ils peuvent apporter exactement ce qui manque parfois aux écosystèmes africains : capital, technologie, expertise industrielle, réseaux de distribution, normes, accès aux marchés.
Mais le partenariat doit évoluer. Le modèle « nous achetons votre matière première et vous restez fournisseur » doit progressivement laisser place à : « nous construisons ensemble une chaîne de valeur compétitive, avec davantage de transformation, de compétences et de propriété en Afrique. »
Le partenaire qui investit dans une usine africaine, forme les ingénieurs africains, développe une marque locale, transfère des compétences et ouvre ses réseaux commerciaux ne fait pas de la philanthropie. Il construit un marché plus solide. La coopération économique intelligente n'est pas un jeu à somme nulle.
La prochaine bataille n'est pas seulement de produire davantage de cacao.
Elle est de contrôler davantage les infrastructures qui transforment ce cacao en valeur.
Données · Financement · Transformation · Marques · Distribution
À lire : Volet 3 : La souveraineté économique est une architecture. Nous avons identifié le problème. Nous avons identifié les infrastructures nécessaires. Reste la question la plus politique et la plus entrepreneuriale : qui doit construire cette nouvelle architecture économique ? L'État ? Les entrepreneurs ? Les producteurs ? Les banques ? La réponse est : tous : mais chacun doit changer de rôle.
Lire aussi : Volet 1 : Le vrai problème des stocks · Cette chronique fait partie de la série Cacao, valeur et souveraineté économique, qui prolonge nos analyses sur la construction d'actifs et la souveraineté économique.
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